Au cours d’un voyage en Grèce, j’ai vu pour la première fois les peintures découvertes à Akrotiri sous la lave recouvrant l’île de Santorin. Je me promenais dans la ville de Oia, accrochée comme une grappe aux falaises de la Caldeira. L’immensité du cratère envahi par la mer, les parois vertigineuses, mêlant l’ocre, le rouge et le noir, gardent intactes les traces de l’explosion qui détruisit l’île et la civilisation minoenne en 1700 (avant J.C). La beauté du lieu et surtout le silence envoûtant de la caldeira, la nuit, sont comme un canto immense qui donne un violent autant que paisible sentiment d’appartenance à la terre. Ce soir d’été, j’étais au milieu du flot de touristes qui dévalaient la rue centrale d’Oia, j’aperçus rapidement au passage quelques fresques dans une galerie. J’ai pensé qu’il s’agissait d’œuvres d’un peintre grec contemporain. J’appris par la suite que ces fresques réalisées par un artiste reproduisaient exactement celles qu’on avait trouvées sous la lave dans le village d’Akrotiri : une sorte de Pompéi grecque qui témoignait de la présence d’une civilisation inconnue avant l’explosion du volcan.

Des lumières d’outre saison

Ce qui surprend, c’est l’impression de beauté et de sérénité que laissent ces peintures : de belles prêtresses maquillées et mi-dénudées couvertes de bijoux au milieu de fleurs printanières, des biches dans des prairies paisibles, des singes acrobates accrochés à des lianes, des enfants qui s’amusent munis de gants de boxe, un pêcheur nu portant des poissons…Et même une sorte de fête dans le village antique d’Akrotiri : des hommes et des femmes sont montés dans des barques décorées de guirlandes et de lampions. Aussitôt, je me suis plu à imaginer l’existence d’une civilisation d’essence supérieure où la vie serait vécue sans réserve, comme dans tous ces lieux rêvés ou réels, sillonnés depuis l’enfance avec l’émotion intense de voir danser la poussière de la terre dans des lumières d’outre saison. Je pense à quelques havres : les villages de Toscane bien sûr, où après avoir respiré l’odeur des rues, il suffit de pousser la lourde porte de la chapelle pour que l’œuvre apparaisse dans la pénombre et fasse naître un sentiment inconnu … Sentiment qui vient quand vous rencontrez quelque chose que vous ne soupçonnez pas et qui va changer le cours de votre existence. D’autres havres encore : l’Inde de Jaipur à Bénarès ou quelques îles grecques : On peut se faire encore voyageur dans ces lieux et vivre de grandes échappées de songes et de regards pour frôler plus qu’ailleurs les profondeurs de la vie qui toujours se dérobe.

Des étincelles de l’être

Ces désirs de voyage et de découvertes prennent appui dans le passé, dans l’enfance. Ils ramènent aux étés sans fin dans les champs et dans les bois, aux premières nappes de brouillards qui flottaient dans la vigne où nous laissions mûrir le raisin, et aux traces que je découvrais dans les champs labourés, sans doute les murs d’anciennes villas gallo-romaines : elles laissaient imaginer qu’il y avait des villes souterraines sauvegardées de l’atteinte du temps. J’étais nourri de parfums, d’odeurs de menthe et de l’eau fraîche du ruisseau et comme beaucoup d’enfants, je voulais être archéologue pour désensevelir des rêves d’Atlantide et les mots qui en décriraient la vérité même.

En contemplant les étoiles, les nuits de moisson, je me disais qu’il y avait de telles promesses, des histoires à inventer ou à découvrir, des chemins creux à imaginer. Et surtout des regards cherchant à l’avant du monde. J’écoutais « les violons vibrants derrière les collines » pour reprendre le vers de Baudelaire. Le désir d’un ailleurs occupait mes rêves, j’imaginais une autre terre qui serait autre chose qu’une existence ordinaire, autre chose que la vie simple. Je n’aspirais pas à être navigateur solitaire fuyant vers le soleil couchant, mais plutôt inventeur de boussoles. Je voulais que ces désirs de voyages me permettent de mieux voir et de mieux agir dans le monde. Ces étincelles de l’être vécues dans l’enfance sont à la source de nombreux projets réalisés bien plus tard avec les élèves, en Toscane ou en Grèce

Atlantide

La découverte des fresques antiques à Santorin autant que les rêves d’archéologues en herbe furent à l’origine du projet Atlantide, avec une classe de 4ème. Pour les enfants qui vivent sur les dalles de béton de Paul Eluard à Bobigny et dont la langue et les cultures sont barrés par un horizon de tours, il y avait un sens à inventer une terre seconde. Bien sûr il ne s’agissait de partir à la quête d’un lieu illusoire qui n’aurait été que mirage, mais de puiser dans les civilisations du passé pour voyager poétiquement et écrire finalement sur le monde que nos vivons chaque jour, dans notre langue et nos cultures. Un monde ou plutôt une ville ou un quartier où tout ce que nous entreprenons nous oblige à aller à la rencontre de cet autre qui nous contredit et nous pousse à ne pas laisser nos pensées se replier. Car, que se passe-t-il lorsque nous voyageons dans des lieux où les hommes ont produit des œuvres qui s’ouvrent à quelque chose d’indicible au point qu ‘elles nous dépassent ? On imagine tout d’abord que la langue et les cultures de ceux qui les ont produites possèdent d’autres moyens que les nôtres. Nous devenons alors des voyageurs à la recherche de ces cultures inconnues. A l’écoute des intuitions, des sentiments, des pensées qui affleurent dans les œuvres que nous découvrons avec les élèves, loin de rêver un monde illusoire, nous écrivons sur le monde tel qu’il fut et ce qu’il devient. C’est une forme d’avant-garde poétique que de se tourner vers les œuvres du passé pour témoigner des besoins que nous avons à résoudre aujourd’hui.

Fragilité

La fiction inventée par les élèves pour cette Atlantide raconte la découverte par Johns Evans d’une malle ayant appartenu à son célèbre grand-père, l’archéologue du site de Cnossos en Crète. Dans cette malle, il trouve une clé antique et une carte signalant le site de Santorin comme lieu où se situerait l’Atlantide. John Evans décide de se rendre sur l’île. Sous la direction d’une jeune femme grecque, il participe aux fouilles du village découvert sous la lave. Les archéologues exhument des fresques d’une grande beauté qui décrivent un monde heureux. Sans aucun doute, il s’agit de l’Atlantide. Un soir à Oia, Johns Evans est attiré par le regard une jeune femme qu’il a déjà aperçue dans le bateau. Elle lui interdit d’abord de la suivre puis l’entraîne devant une porte cachée dans la falaise du volcan. Sa clef ouvre ce passage. Le souterrain conduit John Evans sous le volcan, dans le monde de l’Atlantide qui s’est perpétué jusqu’à nos jours. Il rencontre les prêtresses des fresques. Il apprend que le peuple de l’Atlantide a fui jadis la cruauté du Minotaure pour s’installer à Santorin. La grande prêtresse incite John Evans à rendre la clef et à l’oublier pour préserver l’existence de l’Atlantide… Les thèmes choisis par les élèves pour écrire cette fiction étaient la fragilité, la liberté, le respect de la vie.

Les gens d’autrefois étaient fragiles
De peur, ils partaient en exil
Leur cœur était pur
D’une grande nature
Les guerres involontaires
Les rendaient amers
Fragilité…come back to us !
Je veux une terre où le ciel est bleu
Je veux une terre où chacun est heureux
Je veux des hommes forts et respectueux
Je veux des femmes sans torts et pleines d’aveux
Fragilité… come back to us !
La fragilité, une beauté, un rêve imaginé
La fragilité d’un chagrin, d’un rien.
Fragilité… come back to us !
( Safia)

Le projet est une sorte de tressage entre la poésie et la mémoire, mises en corps par le théâtre, le cinéma et le voyage d’étude dans les lieux même où se déroule l’action. Il me semble que l’écriture de cette Atlantide est quelque chose comme une expérience du temps : l’Atlantide ensevelie, hors du temps, est aussi celle des rêves de l’enfance. Elle devient une sorte de mémoire quand elle est réinventée par les élèves : une mémoire poétique qui est relation d’unité et de totalité avec le monde. Les élèves ont écrit sur des civilisations supposées, mais c’est par souci du présent et du réel : les sentiments inconnus, les valeurs retrouvées, la conscience de vivre dans une terre qu’il faut préserver sont rendus possibles par l’expérience poétique du voyage et par une vraie présence dans les mots mais aussi dans le corps, avec le théâtre.

Les mots ne demandaient qu’à ruisseler sous la plume, comme l’eau se fait source en certains endroits de la terre pour écrire une sorte d’hymne à la vie. Ce que nous disent ces beaux poèmes sur l’Atlantide, vouée à la disparition, c’est la beauté et fragilité des choses sur lesquelles file le temps.

N’étiez vous qu’un rêve ?
Il n’y a plus personne sur le volcan
Quelques pas sont gravés dans la lave
Mais ce ne sont que nos pas…
Il y avait autrefois une belle lumière.
Ici sa provision d’eau,
Là quelques fruits séchés.
Il y avait des légendes, des contes et des chants.
Mais une musique a cessé.
Nous vivons dans un mode de destructeurs qui partout assassinent.
L’homme tue l’homme pour des idées ou des religions
Mais il tue aussi la nature que vous aviez su préserver.
(Rajâa)