Un essai sur le pré mouvement « Nous ne sommes pas d’ici » : un projet pluridisciplinaire pour 27 adolescents de 4ème et de 3ème du collège Guy Flavien Paris 12. Au départ de ce projet, le désir d’un chef d’établissement qui connaît de manière toute singulière ce que signifie monter un projet artistique et culturel au sein d’un établissement scolaire, qui a saisi chacun des enjeux qui se mettent en mouvement lorsque nous mettons en état de création des élèves, adolescents. Cette année, il souhaite travailler sur Les Héraclides et ainsi, permettre aux élèves d’entrer dans les fondements du droit d’asile et dans la protection des faibles.

C’est aussi leur donner accès à des questionnements sur la démocratie hier et aujourd’hui, prendre conscience de leur état de citoyen et de leur responsabilité dans la société que nous construisons. Pour ce faire, il fait appel à des artistes venus d’horizons différents : une comédienne, une chorégraphe et un cinéaste qui viendront soutenir ce projet en permettant aux élèves d’entrer dans un processus de création et de construire ensemble une pièce théâtrale, chorégraphique et musicale qui fera également l’objet de prises de vue cinématographiques. La création sera renforcée par un voyage d’une semaine en Grèce, au cœur même du sujet. Par ailleurs, un film verra le jour pour donner à nouveau un autre point de vue et permettre que la trace existe et la transmission continue. Tout au long de l’année scolaire, les élèves auront vécu en parallèle, des ateliers d’écriture, des ateliers théâtre et des ateliers danse. Certains d’entre eux auront également composé les musiques de la pièce. En complément de ce travail, des apports culturels auront nourri le chemin : les élèves ont pu être en contact avec des œuvres théâtrales via des sorties dans certains lieux culturels parisiens. Par ailleurs, le voyage et la visite des lieux constitutifs de la pièce ont largement complété le travail de création. Un travail de longue haleine qui a demandé à chacun de s’investir profondément et longuement.

Je souhaiterais revenir ici plus particulièrement sur l’aspect chorégraphique de ce projet, ayant été associée en tant que chorégraphe dans cette aventure. Je travaille souvent et régulièrement avec des élèves du même âge dans des quartiers dits difficiles de la banlieue parisienne. Je pensais que travailler dans le 12ème arrondissement de Paris serait sans doute plus facile, que j’allais rencontrer des adolescents ayant accès plus facilement à l’art et la culture, à des adolescents ouverts et prêts à s’engager dans une telle aventure.

Quel étonnement, lors de mon premier atelier, de rencontrer des adolescents fermés aux propositions de mouvement que je leur faisais. En réalité, j’avais simplement en face de moi des adolescents ! Du 12ème ou de Bobigny, il s’agit encore d’adolescents. Leurs problématiques quotidiennes ne sont certes pas les mêmes mais finalement elles ne sont pas si éloignées. Je les découvre plongés dans une société de consommation qui les envahit, dans des problèmes familiaux pas toujours faciles à gérer pour eux, dans des relations amicales complexes, dans des rapports de grande fermeture au monde qui les entoure. Je les découvre mal dans leur corps, dans une grande difficulté à accepter le regard de l’autre, à prendre l’espace, à travailler avec les autres. Je les découvre « blasés », presque impuissants à faire vibrer l’instant. Ils ne peuvent pas faire de silence ni dans les mots, ni dans le corps en même temps qu’ils ne peuvent pas librement se mouvoir et dire ce qu’ils sont.

Quel est mon travail dans ce cas ? Quels chemins emprunter pour leur permettre de devenir des citoyens conscients de leurs actes et de leurs choix ?

Comment les faire entrer dans cette notion de démocratie qui me semble permettre aux individus de faire des choix librement tout en prenant conscience de la responsabilité qui nous incombe vis-à-vis du monde que nous construisons ? Il me semble que mon travail de chorégraphe et de danseuse est de rendre les corps les plus disponibles possibles à se mouvoir et à penser. Il me semble que c’est en leur permettant de trouver leur position physique dans le monde, « les pieds sur terre, la conscience de leur colonne longue et mouvante et de leur tête dans les étoiles » que je pourrais alors leur permettre de trouver leur place dans le monde, leur permettre de se rencontrer pour aller vers l’autre et s’ouvrir à ce qui les entoure. Et ainsi, leur permettre d’ouvrir des portes inconnues et de construire le chemin qui sera le leur en conscience et en choix.

Pour ce faire, mes ateliers se sont tournés vers une chose essentielle qui me semble essentielle : le pré mouvement. Trouver le calme et le « rien » pour que puisse ensuite jaillir le mouvement organique et organisé. De là, nous avons travaillé à ce que les corps se taisent et s’apaisent, à ce que les gênes et les incompréhensions se dissipent pour mieux parler, se mouvoir et agir dans un second temps. Ce temps du pré mouvement est un temps actif mais invisible. Il permet à l’être de se construire intérieurement, à la fois physiquement et psychiquement. Il permet de s’organiser de l’intérieur et de trouver une forme d’équilibre postural qui permettra à l’individu de se mouvoir dans le monde. C’est un moment d’attention très fort à soi, qui permet de travailler sur sa coordination interne, notamment au travers d’images. Nous cherchons ici en guidant l’élève par la parole et parfois par le toucher, à le connecter à sa structure profonde, à ses appuis dans le sol, à sa verticalité d’être humain, à sa capacité à s’ancrer dans le sol tout en mettant en jeu la longueur de sa colonne vertébrale pour lui permettre de s’ériger vers le ciel. Cela permet aussi de rendre les articulations plus libres et plus fluides.

Le résultat de ce travail est « le retour à une expression gestuelle habitée et authentique qui consolide le sentiment d’identité et offre l’accès à une empathie plus riche dans sa relation avec les autres et avec l’environnement ». C’est alors un travail qui bouscule, qui fait sortir de ses habitudes de réaction, action. Il permet d’agir sans réagir dans le monde. Nous trouvons ici un équilibre physique et donc intime.

En partant du pré mouvement, nous avons ensuite travaillé sur la fluidité du mouvement, sur le rapport à l’espace, sur l’importance du regard, sur le lien et le rapport aux autres. De ce qui peut paraître être « le rien », nous avons fait jaillir le mouvement, par l’improvisation d’abord et par la composition ensuite. Les improvisations ont été de grands moments de joie et d’effervescence, de danse et de mouvement plein. Les compositions ont permis de saisir la justesse. Les deux ont fait partie de la pièce, toujours dans l’ici et maintenant, dans la présence de l’instant.

Nous avons réalisé là, ensemble, un travail de fond qui semble aujourd’hui essentiel. Dans les moments de doute, de crainte ou d’empressement à ce que les choses adviennent, on pense souvent que c’est inutile, que c’est une perte de temps. Mais nous avons vu ces élèves revenir à eux pour pouvoir entrer en relation et faire sortir des choses que nous ne soupçonnions pas. Quels changements, quelles transformations dans les corps, dans les mots, dans les échanges, dans les présences entre eux et avec nous. La beauté de la représentation donnée en fin de projet était due à leur capacité à porter le monde avec toute la fragilité que cela suppose. Ils se sont engagés physiquement ; ils se sont engagés entièrement dans toute la globalité de leur être. Ma dernière proposition de « présence » avant l’entrée sur scène fut un grand moment de vie et de danse. Je les ai vus ces 27 adolescents en cercle, les yeux fermés, sur leur verticale, entièrement là et prêts à faire advenir ce qu’il y a de plus puissant chez eux. Je les ai découverts disponibles.

Texte rédigé par Delphine Bachacou.

http://www.mieux-etre.org/Methode-D… – Référence à la méthode Danis Bois, article du 21 décembre 2009