Après la villa Careggi à Florence, nous voici à Venise devant « La tempête », le célèbre tableau de Giorgione et son contre-point « La Piéta » du Titien. Joseph Rossetto nous dit comment le passage de l’ordre rationnel florentin à un désordre vénitien où l’on vit l’étincellement du présent, par le biais de la poésie, de la musique et de la sensualité, est intéressant à étudier pour des adolescents qui se situent dans un moment de séparation, de solitude, de désordre, à la recherche d’une unité perdue.

30 Décembre 2009. Venise, Castelfranco Veneto,

Beau, élégant, séduisant, musicien, amoureux et génial

Le train quitte Venise pour Castelfranco. Il pleut doucement sur la lagune, sur le monde. Le temps s’est endormi et le froid pousse la brume au large d’un coup de rame. A travers les vitres ruisselantes, les formes vagues s’évanouissent dans la mer, infiniment grise comme les dernières toiles du peintre Zoran Music.

On a emporté « La tempête » du musée de l’Académie pour l’exposer pendant quelques jours à Castelfranco Veneto dans la maison natale de Giorgione. Elle se trouve au deuxième étage, à coté d’« il Tramonto » et de très beaux portraits. L’exposition célèbre les cinq cents ans de la mort du peintre.

Chaque fois que je viens à Venise je vais m’asseoir devant ce tableau et j’entre dans ce paysage qui m’est familier avec un plaisir impatient. J’approche pour mieux voir à travers le verre qui le protège. Puis c’est un moment de stupeur : non, ce n’est pas l’attitude des personnages, ni même le regard de la jeune femme qui me retiennent ainsi mais le bleu-vert du paysage ; différent, imprévu, sans que je puisse l’écrire …

On n’en finirait pas de dénombrer les nuances de bleu ou de vert alors que le ciel est traversé d’un éclair. Les arbres bougent doucement dans milles nuances, les feuilles sont ourlées d’une lumière humide, comme après une pluie d’été, brève, soudaine.

Un peu de vent aussi, dans une sorte d’ivresse, peut-être l’odeur de l’herbe mouillée. Et dans cette musique des sens – une sorte de fugue colorée – les personnages nous semblent presque absents tant ils sont absorbés en eux-mêmes : un homme est debout, son regard est tourné vers une jeune femme assise de l’autre coté du ruisseau qui coule à petit bruit : c’est une jeune mère dénudée avec son enfant. Elle se tait, elle nous regarde comme si elle regardait la mer, ou peut-être rien.

Et puis il y a la ville déserte, les colonnes brisées devant un petit temple. Je m’approche à nouveau du paysage, les arbres, les vagues formes des nuages, le ruissellement des feuilles, un souffle de fraîcheur nous raniment un moment. La musique de ce paysage, ce sont les infimes vibrations du silence.

On ne voit que du vert ou du bleu ; mais ce ne sont pas les couleurs laissées par le pinceau qui nous surprennent, c’est l’encens des teintes, quelque chose en suspens, comme une buée, une atmosphère inconnue. Quelle énigme, ce ciel à travers les arbres, les colonnes brisées, la ville déserte et ces personnages qui attendent !

La tempête a été l’objet d’une trentaine d’interprétations sans qu’on sache vraiment ce que le peintre a voulu dire. Et de Giorgione on ne sait presque rien, à tel point que son existence est parfois mise en doute. Il est à peu près impossible de tracer un portrait même imprécis de son parcours et d’arriver à définir un corpus de son œuvre. Une quinzaine de tableaux peuvent lui être attribués avec certitude. Le temps de son activité a été extrêmement bref. Giorgione est mort de la peste en 1510. il avait trente ans. Il a pourtant bouleversé l’art de l’occident.

La tempête de Giorgione

Il faut situer « La tempête » dans son contexte pour comprendre ce qui se joue dans la civilisation occidentale vers 1510, pour saisir la singularité de l’œuvre.

Venise vient dans un second temps dans l’humanisme de la Renaissance, après Florence, et prend une direction toute autre.

Les certitudes des humanistes florentins qui pensaient pouvoir changer le monde se sont effondrées en 1494 avec la mort de Laurent de Médicis. La notion d’Art science n’a plus cours à Venise ( voir chapitre précédent). Les croyances qui avaient placé l’homme au centre de l’univers laissent place au doute, au « mal du siècle » qui se manifeste dans la peinture au début des années 1500.

A Venise le pragmatisme aristotélicien dominait jusqu’alors : l’éducation et les études des patriciens étaient toutes tournées vers la postérité et le devenir de la ville. Mais vers 1500 la jeune génération ne croit plus à l’humanisme florentin et n’est guère plus attirée par les stratégies commerciales avec l’orient. Elle ne pense plus qu’au plaisir et oublie la tradition. Elle est lasse et doute de la légitimité des voies traditionnelles de la Vénezianità. Des membres de l’aristocratie dont le philosophe Pietro Bembo ont ouvert la voie : « je vous jure par Dieu, écrit-il, que je ne peux absolument me plier à cette ambitieuse et mercantile vie. » Et il crée le cercle d’Asolo où les jeunes aristocrates préfèrent pratiquer la poésie, la musique et l’hermétisme, plutôt que de s’engager dans la carrière de patricien.

Avec Pietro Bembo, les jeunes intellectuels vénitiens se réunissent dans la cour de Catérina Cornaro à Asolo pour la célébration dolente et poétique de l’amour. C’est l’attention au style, à l’élégance, à la beauté. C’est l’époque où est publié Le songe de Polyphile, l’ouvrage le plus lu en Europe : Polyphile part à la recherche de Polia, traverse des jardins enchantés et subit toutes sortes d’épreuves avant de retrouver sa fiancée dans une sorte de paradis où elle se voue à l’amour terrestre. On est très loin de la rigueur florentine.

Giorgione est le peintre de prédilection d’une jeunesse dorée, un peu folle. Lui-même « ne cessa de trouver son plaisir aux choses de l’amour ; il aimait jouer du luth et le faisait à merveille, jouant et chantant de façon tellement divine qu’on l’invitait aux soirées musicales et aux parties (ragunate) du beau monde » (Vasari)

Le tableau de Giorgione est un moment de mélancolie, de questionnement, il préfigure le mal de vivre de cette jeunesse nourrie des poésies de Pétrarque. Lorsqu’il peint « La tempête ». Il est sans aucun doute inspiré par le vers du poète :

« Le monde n’est qu’un affreux orage auquel on n’échappe qu’en s’abandonnant au monde riche, magique, de l’amour et de la poésie »

L’attitude des personnages, leur regard énigmatique, l’atmosphère de « La Tempête » traduit le questionnement d’une génération qui s’ennuie et se cherche d’autres issues.

La peinture est devenue le symbole d’une jeunesse qui veut exister dans l’instant, être dans l’étincellement du présent, par le biais de la poésie, de la musique et de la sensualité. Giorgione et le jeune Titien dont les oeuvres sont à cette époque intimement liées, ont intériorisé que grâce à la poésie, ils pouvaient tenter de vivre l’infini du présent, se sachant des êtres de finitude dont la vérité ne peut être que l’assomption de leur vie, dans leur bref moment d’existence

La Tempête est la saisie de cette nouvelle façon d’être. Le tableau tient dans le vers du poète Marino : « le passage est bref de la vie à la mort. »

La Piéta de Titien

Le contre point de la Tempête, c’est la dernière toile peinte par Titien avant sa mort : une « Pieta » où le dramatique atteint son paroxysme. Dans ses dernières œuvres, Titien s’attaque directement à son matériau, adopte des pinceaux « aussi gros qu’un balai de sorcière ». Il finit par connaître la substance de la peinture à l’huile aussi bien que Michel Ange connaît le marbre.

Et avec cette substance, il crée la vie. Il peignait davantage avec ses doigts, avec ses mains, avec son corps qu’avec un pinceau. Il plaçait les masses de couleurs « qui servaient de lit ou de fondation à ce qu’il voulait exprimer et sur lesquelles il s’appuyait ensuite » […] Plus tard lorsqu’il reprenait le tableau « s’il trouvait quelque chose qui ne concordait pas avec ses intentions, tel un chirurgien sévère traitant un patient, il ôtait quelque tumeur de la chair, remettait en place un bras dont l’articulation était déboîtée, ou ajustait un pied difforme sans la moindre pitié pour sa victime […] et il recouvrait progressivement de chair vivante ce squelette nu, repassant dessus jusqu’à ce qu’il ne manquât plus que la respiration même […] (Palma le jeune.1548- 1628).

En août 1576, une épidémie de peste ravage Venise. Le fils de Titien, Orazio, vient d’être emporté par la maladie, lui-même a peu de temps à vivre car il est atteint à son tour. Le vieux peintre, quasi aveugle, termine alors une œuvre grandiose destinée à son propre tombeau : « La Pieta ».

La toile traduit de façon la plus réaliste qui soit, la vision dramatique de Titien. Il avait toujours eu pour devise « L’art plus fort que la nature » mais se il retrouve face à la mort dans une humilité totale.

Lorsqu’on passe devant le tableau dans la grande salle de l’Académie, on pourrait ne pas le remarquer tant il est sombre. La couleur telle que nous l’entendons a disparu, enfouie dans une matière informe qui se répand comme de la lave et envahit la toile pour la submerger. Le corps du christ est dans les bras de Marie.

Ses longs bras sont raides, les grandes mains à peine esquissées pendent. Les mains de Titien chargées de blanc de céruse trempé dans du rouge et du noir, ont déposé une matière en décomposition. Le visage imprécis de Marie exprime quelque chose de plus que la douleur, on dirait qu’elle est arrivée au bout de la souffrance, c’est une fatigue au-delà de l’exprimable, comme si cette souffrance était dépassée. Ces cheveux blafards coulent sur ses épaules. On dirait qu’elle regarde Titien, le grand maître de Venise et de l’occident, à genoux, qui implore le cadavre du Christ. Il tend sa main droite, il touche son corps aux assailles, là où saignent les bubons de la peste. Sa toge n’est plus qu’une masse informe : la matière du tissu s’est transformée en sang et se répand sur le sol. Marie Madeleine est debout, elle crie, son visage est terrorisé, le bras tendu vers on ne sait où.

Peu importe la présence de Moïse sur la gauche et de la Sibylle ou celle du pélican qui surplombe la scène. Ce sont ces deux mains qui nous interrogent : deux mains dressées, tendues, ouvertes. L’une juste au-dessus de la tète de Titien. Il l’a déposée dans la matière encore fraîche ; l’autre est au-dessus du blason où il s’est représenté dans un ultime moment de dévotion avec son fils. C’est un bras en réalité, avec la main ouverte, dressée vers le haut. Comme s’il ne voulait pas sombrer, résister encore, à l’immersion définitive dans la matière.

Encore quelques mots sur ces vénitiens qui nous touchent tant : Senza disegno, disaient Giorgione et Le Titien quand ils répandaient les couleurs dans leurs « poesies », ce qui leur valait les foudres et le mépris de Michel Ange pour qui il n’y a pas de peinture sans la rigueur du dessin préalable.

La vie est aussi quelque part « senza disegno », imprévue et possible, elle a un coté magique, flamboyant dans tout ce que nous entreprenons. Elle a l’image de la vision de Giorgione qui peignait des femmes nues sur les façades des palais. Zanetti qui passait devant la Fondaco dei Tedeschi deux cents ans après, vit la nuda rougie par le sel et s’écria : « Quella tinta sanguina e fiammegiante » ( « quelle couleur sanguine et flamboyante ! ») Et Ruskin fasciné par la nuda pourra écrire la meilleure définition de la poésie vénitienne qui a à voir avec ce que nous pouvons attendre de la vie : « […] ce nuage écarlate peut maintenant s’évanouir dans la pâleur de la nuit et Venise elle-même disparaître comme une guirlande d écume emportée par le vent »

La vita senza disegno

Pour revenir à notre souci initial, c’est- à dire l’éducation, l’enseignement dont le but est d’aider les élèves à grandir avec ce qu’il leur faut de cultures, de créativité, d’imprévus et d’émerveillement pour entrer dans le monde – le reste me semble-t-il est illusion- je pense que les interrogations d’artistes, de philosophes à des périodes où les civilisations basculent, peuvent aider chacun à trouver sa propre voie.

En quoi la connaissance de L’humanisme florentin et vénitien peut-elle être utile à des adolescents ?

« La tempête » et « la Pieta » font corps avec Venise. Elles sont la poésie, la sensualité de cette ville si particulière et en même temps la conscience éphémère de sa beauté. On est arrivé à un moment de civilisation où l’on ne croit plus vraiment au sacré. On a aussi compris que les sciences et les techniques ne seraient jamais une réponse au problème de la finitude, constitutive à l’être humain.

A Venise les artistes décident alors que la vie sera jubilatoire, désordre, volupté, beauté.

Le passage de l’ordre rationnel florentin – qui s’exprime autant dans l’érotisme très retenu de Botticelli que dans l’architecture rectiligne de la ville toscane – à un désordre vénitien incarné par les mélodies sentimentales et par les instants de mélancolie que chantaient et peignaient Giorgione, est intéressant à étudier pour des adolescents qui se situent dans un moment de séparation, de solitude, de désordre, à la recherche d’une unité perdue.

Les artistes de la Renaissance, dans la recherche de ce qu’ils sont eux-mêmes, se préoccupent du sens de la vie et la questionnent. Ils sont dans une relation d’unité avec la nature et de présence au monde. Et plus particulièrement dans la cassure qui s’est produite entre les artistes florentins et vénitiens vers 1500. Car ce qui fait bifurquer les civilisations, ce sont les interrogations, les hésitations, les contradictions humaines dont chacun de nous est porteur. La force de la mémoire et plus particulièrement celle des œuvres d’art est de nous éclairer sur notre propre vie et de nous aider à y trouver une place, un sens. Etudier l’art en quelque sorte pour mieux se connaître soi-même.

C’est comme une balance : sur un plateau la rigueur mathématicienne, jusque dans la représentation de l’homme, illimité dans ses pouvoirs, au centre de toute forme architecturale comme il est au centre de l’univers, sur l’autre plateau l’impondérable, la sensualité de l’instant, la beauté éphémère.

Il y a dans chacun d’entre nous ce désir de réinventer le monde comme ont tenté de le faire les philosophes et les poètes de l’Académie néoplatonicienne, à la recherche de la beauté et de la vérité grâce la technique, à la science, à la philosophie et à la théorie d’un amour épuré… Les certitudes rassurent et elles sont même parfois nécessaires.

Mais il y a surtout en nous la fragilité, le doute, l’impatience qu’exprime la poésie des œuvres vénitiennes, une grande part d’éphémère et le désir d’être dans l’étincelle de l’instant présent.

Je crois qu’étudier le jeu des couleurs et des formes dans les rythmes, jusque dans les aspirations et les désirs, c’est le miroir le plus profond qu’on puisse tendre à des adolescents qui sont dans des moments d’immédiateté, dans une perte de désir, d’intérêt, dans l’ennui et dans la recherche d’un ordre qui leur est propre. Les projets ont permis à des adolescents de jouer, de réfléchir, de créer sur cette recherche. Il y a comme une sorte d’avant-garde dans le fait de se retourner vers l’art du passé pour retrouver les liens dont ont tant besoin les adolescents aujourd’hui.

La Tempête et la Piéta pour entrer dans l’aventure

Dans tous ces projets, nous sommes partis à la découverte des œuvres et nous avons puisé dans les expériences et les pensées de ceux qui nous ont précédés pour inventer notre propre chemin.

Bien sûr il ne s’agit pas d’une démarche purement didactique, chapitrée en séquences d’une heure dans des manuels papiers glacés.

Nous sommes plutôt partis à l’aventure, les voiles claquaient au vent, et les paysages étaient clivés par le souvenir de chaque chose que le monde a déposée depuis longtemps. Nous avons oublié les guides touristiques pour découvrir des sons, des visages, la couleur du ciel, l’air frais du matin, l’attente d’un orage et faire buissonner ensemble les mots, l’odeur des villes et la créativité des enfants.

La tempête et la Piéta ont été au cœur de nombreuses aventures vénitiennes.

« La Storia di Chiara »

Quelques mots d’abord sur un premier voyage entrepris avec des élèves de lycée professionnel car il a donné quelques textes que nous ne sommes pas prêts d’oublier. C’était un atelier d’écriture incarné par un voyage dans les pas de Giorgione. Fascinés par les mystères de « La Tempète » nous sommes partis d’un fait réel pour inventer « La Storia di Chiara ». A la mort de Giorgione, au mois de mai 1510, Isabelle d’Este envoie un émissaire à Venise pour chercher une toile du peintre qui est déjà une figure de légende : les élèves – essentiellement des filles de BEP et de bac pro bureautique – ont imaginé que Chiara, jeune fille solitaire, est l’envoyée d’Isabelle d’Este : elle part à Venise à la recherche de cette toile, traverse la ville ravagée par la peste et découvre l’atelier secret de Giorgione. Il y a sur le chevalet un tableau qui fait naître en elle un sentiment inconnu et provoque une sorte de brisure… Chiara trouve sur son chemin des « poésies », ces toiles aux paysages fascinants, avec des couleurs jamais vues qui ne sont finalement que les lieux de sa propre mémoire, de son enfance, des lieux de poésies. (« La storia di Chiara », Editions Poesis)

« La nuit tombe sans étoiles. J’entends ta voix et pourtant je sas qu’elle est endormie. Il fait doux et je pense à ton visage enfoui dans les oreillers blanc d’un lit qui n’existe pas. Le bruit du coton épais en train de se froisser sous nos corps rêveurs. Ici et loin, partis J’entends ton souffle qui éveille mon désir, battements de cœurs un peu plus rapides, juste te regarder dormir, te regarder. Maintenant je ferme les yeux. Ne pas donner mon sommeil. Il ne me reste que ça. Ton corps contre le mien. Ton corps recroquevillé. Où es-tu ? Aperçu et inimaginable. « 

Traversées

Nous allons nous attarder sur quelques aspects du projet « Traversées » qui a relié la poésie, la danse aux œuvres de Titien et à la musique de Monteverdi jusqu’à la mise en corps sur scène de « La Pieta » dans le spectacle présenté à la MC 93.

Le voyage fut d’abord imaginaire. Il a commencé dès le début de l’année dans les ateliers menés par Céline Baliki avec l’écrivain Ariane Dreyfus et la chorégraphe Claire Sauvajon.

Mais je vais surtout parler du voyage, du vrai voyage à Venise. Le cinéaste Philippe Troyon s’était joint à nous ainsi que le photographe Maxime Beaufey.

Bien sûr, nous avons passé beaucoup de temps devant « La tempête » et devant « la Piéta ». Nous avons vu d’autres œuvres encore pour ensuite écrire sous la conduite d’Ariane et danser avec Céline et Claire in situ, dans des lieux que nous traversions durant notre parcours. Les élèves ont dansé à l’aube, le jour ou la nuit, sur les places, dans les ruelles ou au lido, les pieds dans l’écume qui vient mourir sur la plage.

Nous n’avons pas voyagé pour rencontrer des chefs d’œuvres obligés. Ce voyage était d’abord fait de lui-même, de nous même, c’était pour les enfants un changement de paysage dans lequel tombaient comme dans une fissure des images et des mots, des sons, des couleurs, des formes et des odeurs. Certes nous partagions des œuvres, des idées, mais c’était aussi une expérience solitaire qui mettait chacun dans un rapport à lui-même. Il y avait la découverte de ces œuvres dont j’ai parlé, avec une cohérence, un questionnement, mais elles étaient aussitôt l’objet de nouveautés qu’apportaient Céline, Ariane, Claire ou Philippe avec les élèves.

Par exemple, le premier jour du voyage, je leur ai parlé de la musique festive de Claudio Monteverdi, en écho à « La Tempête ». La fugue musicale du paysage de « La tempête » s’oppose aux regards mélancoliques des personnages qui sont eux-mêmes figés ; dans les « Vêpres » de Monteverdi, le rythme lent et mélancolique des chœurs, semblent vouloir freiner les fugues instrumentales extrêmement rapides et jubilatoires qui les accompagnent. Comme si cette musique nous suggérait de rester dans l’étincellement de l’instant qu’il faut retenir…

Je leur ai dit que depuis toujours une rose rouge est déposée chaque matin sur la tombe de Monteverdi par une main inconnue. Alors nous sommes allés voir la rose rouge aux Frari..

Le lendemain nous nous sommes levés à 5h 30, pour un footing jusqu’aux Fondamenta Nuove. Une autre rose rouge a émergé de la lagune, les élèves ont dansé devant le soleil levant, sur la musique des Vêpres de Monteverdi, qu’ils écoutaient munis de leur MP3. L’imprévu a créé un moment de grâce intense.

« Claire et Céline se sont emparés de cette musique et du lieu éblouissant pour faire se mouvoir les élèves jusqu’au bout de leurs membres, jusqu’à l’extrémité du quai. Puis Claire a accompagné Philippe, par sa main posée sur le corps de celui-ci en mouvement presque dansé, passant avec sa caméra d’un enfant à l’autre. Ils se verront danser dans le film, devant cette eau et cette lumière désormais disparues, inaccessibles, mais ils se sentiront danser avec une vraie joie sur scène en juin, dans la chaleur du plateau et de l’accomplissement. Alors ils comprendront que l’art n’est pas la réalité, même s’il en est une des portes les plus puissantes, qu’il exige souvent qu’on passe préalablement par des moments laborieux que l’esprit saisit mal. La vision de leurs visages sera magnifique, non pas parce qu’ils sont particulièrement beaux, mais dans le film ils le seront, d’avoir été là, eux et pas d’autres, à la pointe de l’instant. En face de nous une beauté qui traverse le temps : la mer et le soleil, au bord de l’une des plus belles villes du monde, de l’autre une humanité traversée par lui, éclairée par lui. » (Ariane Dreyfus)

Il s’agissait d’investir réellement la ville, comme on investit sa langue ou son propre corps. Je crois qu’il y a une grande proximité entre les langues, les corps, l’organisation des villes parce que celles-ci se sont structurées dans le temps, comme les langues elles-mêmes, selon des coutumes, des œuvres, des désirs, des repères : les langues ne sont pas des dictionnaires mais des réseaux de polysémie : Ce sont des espaces qui ont formes et volumes comme c’est le cas en architecture, avec pour eux aussi des jeux de lumière, de résonances nombreuses sous les voûtes et combien d’images sculptées ou peintes, placées ici ou là…

Nous avions été inspirés dans cette démarche par le travail d’Ernest Pignon Ernest découvert peu de temps avant notre départ car il traduisait parfaitement ce que nous voulions faire. Quand Ernest Pignon investit une ville, il y reste plusieurs mois et réalise des affiches en se nourrissant d’œuvres fortes d’artistes comme Titien ou le Caravage déposées dans les musées de cette ville. Il demande également à des danseurs de prendre les positions imaginées par ces peintres pour une piéta, une assomption ou une flagellation. Il réalise ensuite des affiches et les colle sur les murs de la ville, sur les porches, ou sur les parois des monuments qu’il investit ainsi de façon éphémère.

Nous avions, avec l’autorisation de l’artiste, reproduit quelques-unes de ses affiches en choisissant celles qui nous rappelaient les peintures de Titien, notamment sa « Pièta ».

Durant la nuit, Philippe et moi, nous avons collé les grandes affiches d’Ernest Pignon Ernest, près des endroits où étaient déposées des oeuvres que nous avions vues avec les élèves. Ce n’était pas anodin de coller de grandes (et très belles) affiches sur des bâtiments prestigieux. Il fallait se cacher, on aurait pu nous accuser de dégrader les monuments de Venise.

Le lendemain, les élèves répartis par groupes devaient donc chercher les affiches grâce à un plan et à quelques vagues énigmes qui devaient les conduire dans les lieux où elles se trouvaient. Devant chaque affiche ils proposaient des visions du corps, des gestes, des danses. Ils devaient aussi écrire, à partir d’entrées laissées par Ariane et par Claire.

Mais nous nous sommes vite aperçus que les affiches plaisaient beaucoup et que les touristes les décollaient pour les emporter. Ce qui nous a valu quelques traversées de Venise pour installer des gardes discrets devant les superbes chef d’œuvres.

Dans le quartier Castello nous avions trouvé la sculpture de La partigiana, une jeune femme suppliciée par les allemands durant la dernière guerre dont l’architecte Carlo Scarpa a déposé le buste, moitié nu, sous les eaux. Nous avions collé près d’elle l’affiche d’Ernest Pignon représentant un corps agonisant glissant hors d’un soupirail.

 Au pont du Rialto nous avions remarqué l’ange très féminin sculpté sur l’un des murs. Nous avons collé l’affiche d’un ange masculin, vertical et tête ployée, comme un crucifié mais sans croix, avec deux ailes d’insecte.

Chaque découverte provoquait chez les élèves des manifestations de joies, après de longues marches dans la ville, mais aussi de l’étonnement et même un peu de fierté, je crois, car il s’agissait de réaliser une performance devant un des plus beaux monuments de Venise. Max, le photographe et Philippe le cinéaste saisissaient ces performances qui seraient projetés au mois de juin sur le grand écran en fond de scène…

 L’église des Frari contient le tombeau de Titien et l’une de ses œuvres les plus célèbres, l’Assomption de la vierge : nous avons collé sur les murs, une affiche représentant deux hommes dont on ne voyait que le buste et un bras, l’un essayant de tirer l’autre vers lui, ou de le retenir de chuter. Cette affiche eut un grand succès et nous n’avons pas pu la conserver jusqu’au bout. Enfin, à l’entrée de l’Academia, nous avions déposé deux affiches rappelant « La Piéta » du Titien et une autre représentant Marie-Madeleine hurlant son désespoir.

Les poses des élèves, les moments de danse ou le prolongement de l’image par des gestes inventés, attiraient les spectateurs qui s’écartaient, laissant la place pour les élèves. Il y avait souvent un public attentif quand les élèves dansaient.

Une place, un lieu, un rayon de soleil, la lumière de la lune dans le Dorsoduro ou le Cannaregio ou au campo San Stefano pouvaient être le prétexte d’un atelier d’écriture, d’une création de danse qui serait projetée à l’écran pendant le spectacle.

Mais je crois que l’endroit où les élèves ont le mieux réussi à faire corps avec un espace, c’est à Murano. Il y a une belle place, avec des ruelles et des impasses tout autour. Les touristes ne viennent pas jusque dans cet endroit retiré. Nous avons intégré les quelques habitants dont le passage discret se joignait parfaitement au travail des élèves. Un endroit simple et magnifique avec beaucoup de points sensibles qui pouvaient emmener un travail fécond : « un mur recouvert de lierre à effleurer comme pour une musique, une rue transversale où installer disparitions et apparitions, le petit carré d’herbes folles que Firas a eu l’idée d’arracher en désespoir de la mort du Christ-Clément, les quatre fenêtres alignées pour que quatre corps s’en détachent vers nous » (Ariane Dreyfus).

C’est là que Céline s’est saisie de « La Pieta » du Titien pour composer le dernier tableau du spectacle, « Mort à Murano. »

Oh pays au sol tiède Je suis partie chercher ma nature au-delà de l’écriture Je suis partie chercher mon envie au-delà de mon pays Libre est mon regard Souvenir est mon corps (Amel)

C’est le tableau qui a clôturé « Traversées », présenté à la MC 93 au mois de juin. Un moment magnifique, fluide, inspiré, solennel, je dirai même sacré, qui provoque toujours une émotion intense chez les spectateurs quand ils voient maintenant le film : Clément est porté à bout de bras au rythme de la musique lancinante de Philippe Glass.

« Corps de la ville, Venise à travers son architecture, sa matière, sa mémoire, sa peinture, Corps de la langue, des mots qui se projettent sur la page, imaginent, rêvent la ville, se souviennent des corps en voyage, Corps de la danse, corps en mouvement qui au hasard des ruelles, des places et des musiques habitent, prennent possession d’un lieu qui n’est autre que notre propre corps, que le reflet de nos désirs. Quelles traces a-t-on laissé de ce passage ? Quelles traces a-t-on gardé au-dedans de soi, de ces mots, de ces danses, de ces images, de ces sensations ? Du dedans, de l’espace intérieur au dehors, quelles traversées ? Ces traversées nourries d’exigence et de rigueur nous ont permis de partager un moment de vie intense. En effet, ce projet complexe, entre construction et déconstruction de l’espace, de soi, de l’écriture, entre souvenir et désir, a demandé un engagement absolu de tous les enfants et des adultes investis dans l’aventure. » (Céline Baliki).