Apprendre, mais d’abord désapprendre, rompre avec les habitudes qui dressent des écrans protecteurs autour de nous pour emprunter des chemins qui n’ont pas de noms dans les guides touristiques et éprouver à plein, dans son corps même, les grandes oeuvres qu’elles soient faites de mots ou d’images et qui sont notre mémoire.

A la rencontre de textes, de tableaux peu connus, de lieux insolites et de villes arpentées avec les élèves au cours des voyages d’études, Joseph Rossetto nous parle, dans cette série de textes, de l’école et de la transmission .

1. INTRODUCTION

Cinq questions posées à Joseph Rossetto, principal, par Céline Baliki, professeur de Lettres.

CB : Quel éclairage nouveau et nécessaire apportent les textes et les arts antiques au monde d’aujourd’hui ? _

JR : Pourquoi des poètes ? Pourquoi des philosophes ? Que peut la littérature ? A quoi bon parler des peintres et des sculpteurs dans un monde qui se détache depuis quelques décennies de la mémoire, de ce rapport à la culture et donc à l’autre, à la vie, à l’être… une musique se perd que l’on pensait une mère toujours présente. Mais il ne faut pas simplement s’évertuer à le déplorer. Quand on lit les œuvres grecques, comme l’Iliade ou les textes d’Eschyle, d’Euripide et de Sophocle, ou plus simplement quand on traverse certains villages de ce pays et que nous voyons ces maisons, couleur neige, dont les architectures paysannes ont les illuminations intérieures des projets du Zen ou des poésies de Lao Tseu, on comprend alors comment la civilisation grecque a atteint un tel niveau, en entretenant à la fois un rapport de non-illusion avec la vie et de plénitude. Ce qui nous intéresse dans la civilisation grecque c’est que les hommes avaient un sentiment d’appartenance, d’inclusion dans le monde comme l’explique bien Jean-Pierre Vernant. L’homme est une part de l’univers. Même s’il est écrasé par ce monde, même s’il est confronté à des monstruosités comme la mort et ne pense y atteindre aucun devenir, il trouve ce monde beau. Il aime la vie et a acquis le pouvoir d’agir sur elle et de la transformer. Il a surtout cette liberté critique, il pense que rien ne peut être décidé sans le débat critique. Il a un capacité de parole tournée vers l’extérieur, et ignore à la fois la glorification de soi et la haine de l’autre. Les Grecs avaient compris que le monde n’est que matière, mais que par le biais du langage, de la parole, de la création, il s’est créé des liens de solidarité, d’échange, des liens d’amour, et à travers ces liens la possibilité d’agir sur la vie.

Je crois que notre tâche c’est de transmettre ces oeuvres dans nos pays devenus muets de rêves et de désirs,. Nous disposons d’une extraordinaire réserve pour le faire, produites par différentes civilisations et qui ont toutes comme finalité de nous éclairer sur l’expérience humaine. Les grandes textes et les grandes œuvres artistiques sont pensée. Il disent la vérité de l’homme et du monde, ils nous communiquent des valeurs. Mais l’ analyse aussi profonde soit-elle de ces textes, leur étude rhétorique ne peut remplacer, ni se comparer en intensité et en plénitude avec le récit : Ces expériences qui ne sont pas les nôtres, nous retiennent avant tout en tant que signes d’humanité. Nous devons savoir les raconter, les mettre en fiction, y apporter notre propre pensée.

La lecture de l’épopée de Gilgamesh nous intéresse par exemple parce qu’elle pose 6000 ans avant notre ère, les grandes questions de l’humanité et de la civilisation : Gilgamesh, le roi cruel d’Uruk, est tourmenté par le sens de la vie et par la mort. Son long parcours initiatique le conduit à la sagesse et à l’acceptation de son destin d’homme. Son rival, puis ami le sauvage Enkidou, deviendra humain par la rencontre d’une femme et par l’amour que celle-ci lui donne… Pour avancer dans la compréhension de l’identité humaine, on peut entreprendre aussi l’étude littéraire, anthropologique, historique, de l’Iliade et celle de l’Odyssée. Les élèves comprendront comment la civilisation est née là, dans les débats d’Achille et des héros sur l’honneur et la mort héroïque. C’est dans l’Iliade que nous assistons véritablement à la naissance de l’idée de démocratie. Ils pourront même étudier les rites funéraires et les comparer à ceux d’autres civilisations pour réfléchir sur les finalités et les croyances des différentes religions Ils verront, aussi, comment L’Odyssée est ce voyage d’apprentissage qui dure une vie, un voyage fait de rencontres, d’embûches, de ruses, de trahisons, d’amour et de mélancolie, un voyage où les grecs apprenaient à accueillir, à partager la parole, à faire la guerre et la paix.. Dans notre travail d’éducation nous accordons une place de choix aux tragédies antiques. Les héros tragiques se battent contre l’injustice et promettent l’harmonie du devenir de l’humanité. Ils sont présents sur scènes, ils exposent et débattent devant le public des problèmes normalement indicibles pour les mettre en question. Le théâtre était dans le monde grec une façon de devenir autre. Les Héraclides, par exemple, pose les problèmes de l’accueil et de l’expulsion des étrangers tels que nous les vivons aujourd’hui ; le théâtre nous apprend à être libre : tout en étant confronté au terrible chaos des vies, on peut y apaiser sa nostalgie, y trouver un peu de calme et s’armer de courage, de force pour affronter la réalité quotidienne. Ce que font les auteurs de ces textes, c’est écrire au monde, leur lien c’est l’amour de la vie avec la conscience de son impermanence : c’est aussi ce que l’on trouve dans le Maharabhata , à l’origine de milles croyances, réflexions, leçons que les personnages se posent dans la vie quotidienne et dont les préoccupations nous retiennent :

- Quelle est la cause du monde ?
- C’est l’amour.
- Quel est son contraire ?
- Moi-même.
- Qu’est ce que le folie ?
- Un chemin oublié.
- Et la révolte ? Pourquoi les hommes se révoltent ?
- Pour trouver la beauté, soit dans la vie, soit dans la mort.
- Qu’est ce qui pour chacun est inévitable ? Avant de répondre à cette question, Yudishstira réfléchit un moment. Sans doute pensait-il à la longue chaîne des réincarnations à la fin de laquelle, disait-on, venait l’entrée au nirvana. Aussi répondit-il :
- Le bonheur.
- Et quelle est la grande merveille ? demanda la voix.
- Chaque jour la mort frappe autour de nous, répondit-il, et nous vivons comme des vivants éternels. Voilà la plus grande des merveilles.

La littérature, les arts et les sciences nous emportent dans des aventures où les hommes sont si singuliers, si subjectifs, envahis de désirs, d’émotions, de passions, de certitudes, de trahisons et de doutes. Mais pour que ces œuvres demeurent vivantes et qu’elles gardent aux yeux des élèves leur force, il faut surtout qu’elles offrent la possibilité d’inventions, de création par le biais du récit, de l’écriture, du théâtre où l’expression et le corps sont en jeu. Car si nous avons à cœur d’éduquer et d’aider les enfants à grandir, il est nécessaire qu’ils pensent et fassent par eux-mêmes, qu’ils apprennent les lois mystérieuses de la création et de la composition esthétique. Nous aurons alors liberté, sociabilité solidarité et douceur sur le filant météore de la vie

CB : Qu’est-ce que la connaissance de soi apporte au monde ? Qu’est-ce que la connaissance du monde apporte à la connaissance de soi ?

JR : Je ne sais comment répondre à la première partie de cette question. Elle m’est parvenue alors que j’étais en voyage dans une île Grecque, aux lendemains d’un concert qui ouvrait l’ exposition d’un peintre belge dont j’ai oublié le nom. Il y avait là un violoniste virtuose accompagné par une accordéoniste qui interprétaient des musiques populaires et des airs connus. Pendant qu’ils jouaient un projecteur était braqué sur un tableau placé juste derrière eux. La musique fascinait, mais mon regard était irrémédiablement attiré par cette toile que je trouvais  différente , sans pouvoir expliquer pourquoi. C’était une toile qui semblait tout à fait ordinaire cependant : les regards tourmentés ou vides des deux personnages – je ne sais comment le dire, ce n’est pas une affaire de mots- placés devant une sorte de temple antique, fixaient les spectateurs. La lumière était du soir. En observant cette toile, je pensais à La tempète , le célèbre tableau de Giorgione peint en 1510, pour lequel j’ai toujours éprouvé une profonde dévotion : on y voit un homme en position de contraposto. Il a le visage tourné vers une femme nue, assise de l’autre coté d’une rivière. Son regard la fixe. Elle porte un enfant dans ses bras. Elle nous regarde fiévreusement, elle nous interroge. Derrière eux un temple antique aux colonnes brisées signifie la mort. Au loin, la ville est déserte. Un éclair surgit dans une atmosphère d’un bleu vert indescriptible et d’une sensualité jusqu’alors inconnue. Le tableau saisit le sentiment d’impermanence d’un monde qui bascule. A Florence dans les années 1440- 1480 , les artistes avaient forgé la notion d’art-science : l’art non seulement comme une technique mais comme un savoir qui se perfectionne et qui va changer le monde au point de rendre l’homme égal de Dieu. On s’est aperçu dans les années 1480-1500 – et c’est le drame de Léonard de Vinci lorsqu’il en a conscience- que le connaissance avait des limites et que la technique aussi et donc que l’homme ne pouvait pas progresser. Il fallait poser les problèmes en d’autres termes. Alors Venise va inventer la poésie, la sensualité, la couleur et la jouissance de l’instant présent, la mélancolie. La tempête témoigne de cette fracture dans la civilisation, le moment ou la pensée occidentale se pose la question de l’incertitude, de l’impermanence, du mal-être dans nos vies. Je comprends ce tableau, je l’ai vu souvent, j’y ai amené beaucoup d’élèves, nous avons écrit de beaux récits à partir de La tempête. J’aime ce tableau comme j’aime La piéta du Titien dans le même musée, qui est un autre moment de fracture cette fois dans la vie d’un homme. Un texte de Philippe Jaccottet me revient maintenant pour préciser mon propos :  J’ai toujours eu à l’esprit, sans bien m’en rendre compte, une sorte de balance .sur un plateau il y avait la douleur, la mort, sur l’autre la beauté de la vie. Le premier portait toujours un poids beaucoup plus lourd , le second, presque rien que d’impondérable. Mais il m’arrivait de croire que l’impondérable pût l’emporter, par moments  Pourquoi est-ce qu’on marche, pourquoi est-ce qu’on voyage, pourquoi a-t- on choisi cette voie ?

Pour ce qui me concerne, ce que je fais est placé sous le signe de cette pesée, de cette oscillation pour reprendre les thèmes de Philippe Jaccottet . Dans notre vie personnelle et dans le travail d’éducation qui nous engage quotidiennement, nous essayons de transmettre cette part d’impondérable : la beauté de la vie, son sens et la conviction que nous pouvons agir sur elle, tout en réfléchissant aux grands problèmes qui nous préoccupent. Ce sont les œuvres artistiques, les découvertes scientifiques, les textes littéraires, , les expériences qu’ils nous font vivre, mais aussi les rencontres, les voyages qui nous révèlent à nous-mêmes, en suscitant une part d’invention, de réflexion, de choix. Ce sont ces rencontres qui nous transforment et nous font avancer. C’est une recherche de soi dont il s’agit, par la connaissance du monde. Le métier de professeur et de chef d’établissement s’appuie nécessairement sur cette connaissance de soi : il repose tout autant sur des chemins que nous avons pris à des carrefours, sur des passions et des interrogations qui nous sont propres, que sur des savoirs que nous avons à transmettre.

Nous avons nos propres fractures, elles sont présentes dans nos engagements de vie. C’est peut-être pour cette raison que je m’intéresse aussi aux points de fractures dans les civilisations, lorsqu’une société bascule et prend une direction différente. J’étais cet été à Delphes, impressionné par la mémoire que ce sanctuaire conserve. On ressent encore dans les ruines de la montagne sacrée, la puissance de ce haut-lieu qui a régi d’une certaine façon le monde occidental pendant une dizaine de siècles, jusqu’à la fracture provoquée par l’arrivée du Christianisme. Après la victoire du christianisme, lorsqu’on persécute le paganisme, la Pythie prononce un oracle ultime pour l’empereur Julien l’Apostat (361-363 AP J-C). Elle proclame au monde le basculement de la civilisation :  Annoncez- le au roi, il a croulé le superbe édifice, Phoibos ne possède même plus une cabane, plus de laurier prophétique, La source est muette, la parole éloquente elle-même n’est plus.  Ce que prophétise l’oracle, c’est que le dogme et la parole univoque remplacent désormais la recherche de la démocratie, le débat, la conversation éloquente, le désir de transformer le monde. C’est à ce moment-là que le monde occidental va enter dans dix siècles de Moyen-age. Mais toutes ces choses que j’ai dites sur la Renaissance ou l’antiquité ne se trouvent dans aucun livre d’histoire, dans aucun programme. Il est pourtant essentiel d’enseigner l’expérience humaine de façon non formelle et de lui donner vie en prenant appui sur nos propres recherches . Nous enseignons ce que nous sommes. C’est ce qui rend ce métier presque impossible. _

CB : La pensée ne devrait-elle pas se nourrir davantage d’images pour se créer de nouvelles mythologies, une réserve d’histoires qui fassent avancer le monde ? _

JR : Pour ma part, durant mon enfance, je n’ai pas eu à ma disposition beaucoup d’images. Dans ma famille qui était d’origine paysanne nous recevions des revues qui parlaient essentiellement de croyances collectives. C’était des images de dévotion qui nourrissaient nos imaginaires, mais ce n’était pas n’importe lesquelles : des tableaux de Rembrandt, des peintres et sculpteurs de la Renaissance qui étaient déjà une nourriture. La rareté de ces représentations leur conférait un attrait supplémentaire et je les collectionnais, je les collais dans mes cahiers de classe. Pour échapper à l’ennui qui gagnait parfois, je me réfugiais dans les images et dans l’imaginaire. C’était tout de suite la conscience qu’un autre monde existe et même s’il était fait de nuages, de maisons au bord des routes semblables aux nôtres et des mêmes arbres, on pouvait imaginer qu’il était d’essence supérieure et qu’il ouvrait à une autre forme de vie que celle que nous connaissions. J’aimais ces images car elles me faisaient entrer dans un tableau ou dans une œuvre par la voie du désir, mais elles avaient en même temps vocation à la connaissance du monde où à la réflexion sur la vie.

On a besoin d’images, du leurre qu’elles sont pour nous quand elles montrent quelques aspects de nos vies qui paraissent plus intenses et même plus beaux que les paysages pourtant magnifiques qui étaient alors mon quotidien à cette époque-la. Aujourd’hui nous sommes arrivés à un point où les moyens dont nous disposons sont plus forts que nous. Nous ne pouvons qu’être éblouis par tout ce qui est réalisé, dans tous les domaines et notamment dans la communication, l’information par l’accès à toutes les données du monde. Mais je suis persuadé que l’humanité n’est pas à la hauteur des moyens dont elle dispose. C’est dramatique cette situation que l’on n’avait pas encore connue, semble-t-il, au cours de l’histoire. Si nous restons dans le domaine artistique, il n’y a plus de peinture, plus de sculpture, l’architecture urbaine a perdu son âme, à quelques exceptions près. Tout s’est engouffré depuis trente ans dans l’audiovisuel et s’y engouffre de plus en plus, ce qui implique une autre façon d’appréhender le monde, une autre relation avec le temps, avec l’expérience qui ne peut plus avoir lieu. Nous avons inventé des aventures virtuelles et violentes qui occupent les jeunes plusieurs heures par jour, des rencontres factices, les musées mêmes sont des mises en scène cacophoniques pour tours opérators, détruisant la possibilité de rencontres. Certes il est bien de permettre à tout le monde d’accéder à toutes sortes d’informations et aux œuvres. Mais je crois aussi qu’il faut que les œuvres se méritent. Un peu d’obstacle sur la voie , un peu de recherche ne ferait que favoriser la véritable expérience.

Oui la pensée a besoin d’images car elles sont fondamentales dans nos vies, sur le plan de la sensibilité. Le sentiment d’appartenance au monde, de plénitude sensible naissent des désirs qu’elles suscitent, de l’imaginaire qu’elles attisent. La pensée a besoin des images pour s’en délivrer ensuite avec les projets qu ‘elles incitent et qui nous empêchent de rester dans la rêverie pour lever le rideau d’ici et passer au-delà de l’horizon habituel de nos vies . C’est pour ces raisons que dans nos projets avec les enfants nous avons pris appui sur les images : un tableau de Carpaccio a donné lieu a une expérience d’écriture et de voyage à Venise , La tempête de Giorgione a arrimé le travail d’écriture, de théâtre et danse de deux classes durant une année, quelques figures antiques, découvertes sous le volcan de Santorin ont conduit les élèves à découvrir une Atlantide. Ils ont inventé un autre monde fait de fragilité, d’impermanence : un regard plus attentif sur l’existence, l’acceptation de la différence, l’amour sans conditions, conduiront les archéologues à laisser exister les habitants de cette Atlantide dans leur propre désir. Les élèves ont rêvé, écrit, voyagé, joué sur scène et ces expériences les ont transformés. Les images donnent des promesse d’histoires, des voyages, des rêves : plein ouest, il y a des navires qui partent…les enfants savent très bien qu’il y a autre chose que l’ordinaire de l’existence, il faut être capable de leur donner l’occasion de creuser ce sillon – là.

CB : Quelle musique le monde fait il entendre aujourd’hui ?

JR : Comment ne pas être inquiet quand on voit les dévastations du monde du point de vue de son environnement qui vont probablement se révéler dans quelques années irréversibles. Comment ne pas être révolté par la dégradation des données économiques et sociales, par les violences inouïes qui deviennent un simple aspect des vies quotidiennes ; comment s’en étonner quand cette violence est montré en exemple par ceux qui gouvernent. Mais ce qui provoque un profond dégoût c’est le rejet de l’autre qui s’érige en système politique. Rien, absolument rien ne peut justifier que lors de la dernière campagne électorale de notre pays, on ait pris l’engagement d’expulser 30.000 personnes d’origine étrangère par an, provoquant chaque jour des drames terribles. Rien ne peut justifier que dans un pays voisin que nous aimions tant, on organise la nuit des rondes citoyennes pour pourchasser les étrangers. Quand on crée un ministère de l’identité nationale, en se repliant sur une idée de l’identité qui se méfie de tous ceux qui sont autre, on entre dans une sorte de monstruosité et c’est là le signe que nous n’allons pas très bien. Alors quelle musique aujourd’hui ? Je dirai toujours la même : celle que nous fait entendre la rencontre de l’autre, la rencontre d’ êtres avec qui nous pouvons nouer des liens d’échange, de solidarité ; la découverte d’œuvres, de langues et de cultures ; la rencontre avec des créateurs quand nous partageons avec eux notre souci du monde.

Les grandes œuvres et les grands peintres font apparaître cette plénitude sensible du monde dont je parlais à propos des Grecs anciens, ils en sont comme les prophètes. On peut encore entendre la musique du monde quand nous voyageons et que  poésie et voyage sont d’une même substance , d’un même sang  pour reprendre l’expression d’Yves Bonnefoy,  car parmi toutes les actions possibles à l’homme, dit-il, ce sont peut-être les seules qui sont utiles et qui ont un but . Bien sûr la transmission de ces cultures, des œuvres qui sont nos boussoles ou mieux encore des  phares  pour reprendre les mots de Baudelaire constituent notre programme de travail avec les élèves en tant de professeurs ou chefs d’établissement. L’école est un voyage, essentiellement, où elle n’est plus. Je suis surpris combien les enfants peuvent décrocher quand les savoirs sont transmis de façon purement techniciste dans une sorte de sécheresse et combien ils sont en présence, je dirai dans une pleine présence sensible, avec les mots et le corps, quand nous les amenons dans des lieux qui n’ont pas de nom dans les guides touristiques. La capacité des enfants à inventer, à être dans le monde me surprend toujours. C’est cette musique que là qui peut nous intéresser.

CB Peut-on encore se sentir en voyage ? Etre emmené quelque part par les savoirs, les cultures ?

JR : J’imagine que cette question ne concerne pas uniquement les voyages qu’on entreprend au moment des vacances pour se nourrir de découvertes, de rencontres, mais qu’elle fait allusion à ce que l’on cherche dans nos vies, qu’elle parle de notre désir d’avancer, de progresser. Cependant la tentation est trop grande de commencer par parler du voyage comme excellente métaphore du monde que nous vivons. Les vrais voyages semblent quelque chose de résolument révolus : le tourisme a détruit beaucoup de lieux où l’on pouvait avoir l’expérience de l’autre. Les brochures publicitaires conduisent aux plus lointains villages. Et dans les pays sans ressource, pour l’immense majorité des voyageurs, le rapport créé avec les habitants est davantage lié à l’argent qu’à des liens de réflexion, d’amitié ou d’échange sur les préoccupations que l’on partage. Dans les lieux mêmes où se concentrent les touristes, dans les musées, c’est une véritable cacophonie où l’on explique aux visiteurs les dimensions des rayons de telle colonne plutôt que de chercher le sens de l’œuvre. Nous n’avons plus le privilège des ruines embroussaillées, ni celui de la rencontre avec des œuvres dans les lieux pour lequel elles ont été créés. Nous n’ aurons plus le privilège de sentir de l’odeur de l’herbe mouillée qui conduisait à l’église de Monterchi dans le centre de l’Italie où nous pouvions voir au milieu des vignes, La Madonna del Parto de Piero della francesca. Nous ne serons plus enivré par l’odeur vestibule du palais épiscopal. Il suffisait de pousser la porte et l’œuvre apparaissait dans la même lumière qui avait si bien inspiré le peintre. La Madonna del Parto, comme la grande majorité des oeuvres, a été déposée dans un musée construit pour elle au centre ville. L’expérience qui nous conduisait vers elle a été ainsi détruite

Quand je parle ainsi du voyage, je pense à ce que sont devenus les rencontres dans nos vies de tous les jours, je pense aussi aux quatre murs blancs de l’école et au maître qui enseigne ce qui est déjà acquis quand les enfants rêvent de tout inventer. A l’école de la République, nous n’amenons pas les enfants au théâtre, au spectacle ou en voyage, nous n’avons pas le temps de nous rendre sur les lieux mêmes où se sont déroulés les faits que nous enseignons, nous ne voyons pas les œuvres que nous étudions, mais nous apprenons la vie de Vivaldi par cœur sans connaître sa musique et nous consultons à l’occasion sur l’écran de ordinateur, la collection des vierges d’Italie et les photos de tous les palais du monde.

Ce qui nous sauve de ce désert d’expériences, c’est le voyage d’étude, le voyage poétique : ils nous conduisent dans une immédiateté sensible par le biais de la parole, de la langue, du regard que nous portons sur les jeunes, par l’approche de connaissances que nous saurons faire tomber sous leurs yeux. Car les enfants sont comme nous, ils n’apprennent rien de sérieux, si ce n’est par le hasard qui fait entrer dans leur cœur , tout autre chose que ce qu’ils attendent. Ils vivent alors des images, des mots qui viennent du profond de ce qu’ils sont, ils inventent des civilisations supposées, ils sont en chemin, ils parviennent à des seuils. Et loin de rêver à des mondes virtuels, ils inventent celui qu’ils veulent construire. Ce voyage- la peut durer longtemps, il peut devenir vie.

Mais au moment où l’on reprend le travail – c’est toujours une période un peu difficile- je voudrais dire que pour enseigner, nous devons être nous-même en voyage, en empruntant des chemins qui se perdent à l’horizon, sans être arrêtés par des limites trop conventionnelles. Les limites proviennent souvent de notre propre imagination. Je voudrais emprunter au phénomène de l’art chorégraphique, Merce Cunningham qui est mort durant l’été, ces quelques mots prononcés pour ses danseurs :  La manière que nous avons de nous représenter une action comme possible ou impossible l’autorise ou l’entrave. La flexibilité de l’esprit ouvre un champ de possibles au danseur. C’est comme la vie : chaque matin, pour aller travailler, vous empruntez la même rue , et un jour, vous êtes obligé de passer par un autre chemin. Un autre monde s’ouvre, surprenant. Le corps met alors à jour des ressources insoupçonnées…  Il est passionnant d’aller chercher dans la source souterraine de chaque enfant ce qui peut l’amener au meilleur de lui-même. Mais pour cela, il faut lui laisser un peu de temps pour rêver et pour créer. Les apprentissages prennent véritablement sens quand nous permettons aux enfants de créer quelque chose avec leur main ou avec leur tête, à tout âge et surtout dans leur adolescence.