Nous sommes entrés maintenant dans la mise en scène de ÉMILE ET ANGÈLE, CORRESPONDANCE, de Françoise Pillet et Joël Da Silva. Le groupe devient de plus en plus autonome, et les enfants sont attentifs à ce qui se construit ensemble. De la lecture, nous allons vers l’incarnation des mots, l’adresse au public. Vivants, curieux, joueurs, ils amènent leur liberté d’invention et découvrent le jeu d’acteur avec plaisir. La maladresse et l’innocence des premiers pas est touchante. Ils n’ont pas de distance sur ce qu’ils produisent, et ne mémorisent pas encore dans leur corps ces trouvailles de l’instant. Alors il faut apprendre à retrouver, à répéter, à construire le jeu tout en gardant la fraîcheur et la grâce fugitives de ce qu’ils ont fait naître. Le travail est choral, on se passe la parole comme dans une course de relai. Solidarité. Transmission. Singularités au sein d’un acte collectif.

Je sens que la dimension du jeu aide à ancrer le “dire” dans leur corps. Dans ce groupe, comme dans beaucoup d’autres, certains ont de grandes difficultés d’élocution. Quand ils découvrent une phrase, c’est mot après mot, comme un corps qui trébuche à chaque pas. Et parfois même les lettres deviennent des obstacles douloureux, empêchant la formation du mot dans leur tête. La ponctuation est vécue comme une règle automatique qui formate la parole. Même quand il n’y a pas de point, ils en mettent, ferment la phrase. Au bout d’une ligne il n’y a jamais d’après. La mise en échec, je la ressens à chaque fin de phrase. Mais je ne veux pas renoncer. Je cherche les moyens pour qu’ils désapprennent ce qui a ôté toute appréhension sensible de la syntaxe et du sens. Pour que la langue ne soit plus cette montagne effrayante qu’ils se croient incapables de gravir, parce-qu’on leur a dit “de toute façon, il n’y a qu’un chemin pour y parvenir.” Je voudrais qu’ils se disent : “ces mots, ce sont les miens, j’y ai droit, je peux dire qui je suis à travers eux”.

J’ai l’impression que lorsqu’on ne focalise plus seulement sur “bien lire”, mais que l’on sollicite l’imaginaire de l’enfant et sa capacité à s’approprier les mots, à les intégrer à son histoire personnelle, alors on peut retrouver du lien entre l’écrit et l’oral.

Et l’oral, c’est aussi les sonorités, la musicalité des mots qui relie la parole au corps. Or les sons ne les font pas vibrer, ils les avalent, les refoulent au même rang que leur voix qu’ils ont pourtant de si puissante dans les couloirs de l’école. Mais oui, la voix est l’expression de l’intime et de l’identité. Alors pourquoi quand il s’agit de dire un texte en public, toute leur personnalité s’efface, recule ?

Pourquoi les mots deviennent à ce point des ennemis ? La lecture en classe reste un exercice intimidant, où parfois le souci d’efficacité et l’envie de bien faire nuisent au sens de ce qu’ils disent en public. Au contraire, le théâtre les invite à retrouver la liberté de vivre la langue à leur manière. Elle leur permet d’échanger une parole formatée contre de l’expression pure.

Je crois, j’espère, que cela peut les amener à dépasser les blocages et les renoncements installés depuis des années déjà dans leur relation à la langue.