Le manifeste

L’enseignement à l’école primaire, au collège et au lycée devrait avoir comme objectif d’amener les enfants et les adolescents à grandir en devenant des personnes responsables, munies d’une langue commune, d’une culture qui leur permettent de s’exprimer et de créer, pourvus d’esprit critique et désireux de s’inscrire dans des projets pour qu’ils deviennent des hommes et des femmes capables d’agir dans le monde actuel.

Mais de plus en plus d’élèves paraissent indifférents au savoir transmis par l’école, sont démotivés, et, pour certains, tenus à l’écart de toute possibilité d’accès à une formation sérieuse. Ils ne trouvent plus leur place dans l’école, plus particulièrement dans les villes et les régions où la précarité sociale s’aggrave.

Nous observons que beaucoup de jeunes sont dans une situation de déculturation étroitement imbriquée à une insécurité langagière. La langue, le langage, la parole sont la culture sans laquelle il n’y a pas à proprement parler de pensée, de possibilité de symboliser. La langue forme avec la culture et avec la pensée une tresse qui organise le monde que nous percevons. Les enfants ne savent plus vraiment parler, ni mettre des images et leur imaginaire dans les mots. Ils ne savent plus dire le réel auquel ils sont confrontés et échouent à se représenter auprès des autres (camarades et professeurs) avec les mots : d’où l’injure, la violence, le passage à l’acte. Ce phénomène est le principal facteur d’exclusion. Il nous faut donc mettre le travail sur la langue, sur le symbolique et l’imaginaire au centre de nos préoccupations.

Les disciplines scolaires sont enseignées dans une sorte de sécheresse méthodologique, techniciste, comme si elles étaient vidées des cultures qui sont pourtant au cœur de toute forme de connaissance, car elles donnent véritablement sens aux apprentissages. Beaucoup de méthodes, qu’elles soient modernes ou archaïques, provoquent l’ennui et la démotivation. Elles ne servent qu’à marginaliser, sinon à évacuer le sens qui est au cœur des savoirs que nous devons transmettre.

Les professeurs, confrontés à cette situation, à la difficulté ou même l’impossibilité de faire cours perdent parfois courage. L’organisation immuable de l’enseignement en usage favorise la sclérose. Malgré leur croyance dans les valeurs de l’école et leur volonté de transmettre du savoir, ils peuvent passer du déni du réel à la résignation ou à la complaisance.

Face à cette situation, le ministère de l’ Éducation Nationale propose un enseignement standardisé, recentre sur ce qu’il appelle les fondamentaux, aménage quelques règles de grammaire, saupoudre, à la périphérie des cours, une ou deux heures de soutien et des rattrapages. L’ État semble n’appréhender l’école qu’en termes comptables.

Nous savons qu’il n’existe pas de voies prédéfinies ni de recettes rassurantes, d’outils miracles. Mais depuis des années, nos recherches et nos expériences nous ont menés à utiliser les ressources disponibles, en multipliant les pratiques et les projets. Nous ne pouvons nous résigner ni à la déploration, ni à la complaisance. Il nous faut réfléchir sur ce paradoxe d’une école qui, en perdant ses exigences, finit par exclure les élèves.

A partir de nos expériences dans différents établissements, nous avons défini trois axes de recherches qui nous paraissent déterminants.

1- Expérience et invention

Nos expériences d’enseignement en projets dans les disciplines littéraires et scientifiques, les recherches que nous menons sur les langues, l’écriture et la poésie, nous invitent à réinventer le rapport au savoir. Notamment associées au travail sur le corps, par la pratique de la danse, du théâtre et du cinéma, elles nous apprennent que les cultures et les savoirs vivent en chacun des enfants pour autant que chacun puisse se les approprier et soit donc en mesure de les re-créer. Cela implique d’autres formes d’organisation du temps scolaire, des mobilités d’emplois du temps, un enseignement qui se fonde sur des expériences culturelles et des pratiques artistiques exigeantes (grâce à des rencontres avec des artistes et des créateurs hors les murs) et une dynamique de projet qui permet à tous les enfants de s’éveiller au savoir et à l’altérité.

2- Présence et mouvement

La diversité des cultures des élèves et la précarité de certaines situations nécessitent que les projets et les modes d’enseignement soient sans cesse repensés, inventés, réinventés, car ce que nous concevons aujourd’hui pour une classe peut-être inadapté dans une autre classe ou dans un contexte différent quelques années après. Cette mise en mouvement n’est pas destinée à répondre aux exigences aveugles de la modernité et de la rentabilité. C’est pour ces raisons qu’il n’est pas concevable de faire le métier de professeur ou de diriger un établissement scolaire si nous ne sommes pas culturellement et disciplinairement ouverts et présents : penser, créer, mieux déchiffrer la singularité et les qualités de chaque enfant, donner sens à l’expérience des hommes à travers les cultures que nous partageons dans notre enseignement, sont des choses qui ne sont jamais acquises, et qui exigent de la part des professeurs et des acteurs de l’éducation, une culture, une ouverture sur le monde , sur l’Histoire , les civilisations et une remise en question incessante de leurs pratiques.

3- Transmission et éthique de la parole

Le lien que le professeur sait créer, grâce à une éthique de la parole, rend possible le travail de transmission. La qualité de la relation précède la compréhension ou du moins la conditionne. Le fondement du travail de transmission, c’est l’attention à la portée des mots échangés avec les élèves et avec les adultes. Savoir parler aux élèves avec l’exigence qu’il faut , avoir la capacité de les entendre, en respectant ce besoin de détachement qui caractérise l’adolescence, c’est être à la recherche d’une autorité authentique et leur permettre de ressentir qu’ils sont regardés avec considération. On ne peut faire le métier de professeur si on ne réfléchit pas à la parole qui est dite en classe, en salle des professeurs ou en conseil de classe. Or cette question de l’éthique de la parole et de la relation n’est jamais l’objet d’un apprentissage pour les professeurs. Il faut créer des espaces de rencontres et d’échanges dans les établissements scolaires, centrés sur la parole, la relation, sur les difficultés propres à l’adolescence pour mettre en mouvement tous les acteurs de l’éducation. C’est le cas par exemple des laboratoires de recherche du Centre Interdisciplinaire sur l’Enfant (CIEN) qui fonctionnent en Europe et en Amérique du sud ou de l’Association des Groupes de Soutien au Soutien. (AGSAS). Ils ont la particularité de créer ce mouvement en amenant les professeurs à réfléchir sur leur position en classe, en leur apportant des connaissances qui permettent de créer du lien. Ce manifeste est le fruit d’expériences et de rencontres menées dans différents lieux. Il a pour objectif de renouveler l’école avec tous ceux (professeurs, chefs d’établissements, artistes, médecins, psychanalystes …) qui sont désireux de partager leurs pratiques, leurs inventions, leurs impasses.