Aller encore

Le ferry boat naviguait en méditerranée orientale près des cotes turques puis remontait les rives du nord plus montagneuses, jusqu’au Bosphore, pour arriver à Kavala. Les golfes s’ouvraient et se refermaient. La nuit enveloppait les mondes, le bateau croisait des îles et des ports dont les maisons s’étageaient sur le flanc des montagnes. On devinait la masse éclairée des Dômes dans les halos de lumières phosphorescentes et parfois quelques ruines qui descendaient jusqu’à la mer, brisées par le ressac incessant de l’eau.

Plus tard, avant même l’aube, le ferry boat longeait les masses noires des montagnes qui se perdaient sans doute dans les profondeurs de l’orient. Au fond d’un golfe, une ville apparut dont on ne savait rien, elle semblait avoir grandi en dehors du temps. Les quartiers hauts se mêlaient à des masses sombres, sans doute des arbres, mais dans les rues qui descendaient vers le du port, les maisons étincelaient comme s’il y avait une grande fête. La lumière réverbérait de toute part, des grands Dômes brûlaient dans une lueur jaune

Qu’elle est donc cette ville inconnue aperçue au loin ? Est-ce Smyrne ?

La seule évocation de ce nom suscitait l’imaginaire et les rêves d’enfance, les souvenirs de terres inconnues, de lectures, d’aventures dans les horizons inclinés, le désir d’espaces ouverts à l’expérience, à la curiosité, aux rencontres. Bien peu de choses, mais l’horizon du monde entier.

A trop regarder les vagues se nouer et se dénouer à la poupe et la trace du sillage laissée par le navire qui s’effaçait irrémédiablement au loin alors que nous étions déjà dans un temps autre, j’imaginais des civilisations, des œuvres d’une essence supérieure, des lieux inconnus, des êtres qui parlent une autre langue, une langue des sentiments, une langue qui prend assise dans la mémoire des cultures, dans l’acceptation des différences, dans la découverte des autres.

Mais les rêves se dissipent dans les ports à l’aube. Ils filent entre les doigts comme l’air frais du matin. Les mauvaises nouvelles viennent des journaux français que l’on trouve sur les présentoirs au bord du quai, elles vous envahissent jusqu’à la nausée. On nous annonce tous les jours des faits qui montrent l’étroite proximité de fréquentation, de connivence et d’intérêt entre ceux qui nous gouvernent et les milieux d’argent. Le journal trouvé au port montre aujourd’hui une photo de ce beau monde,  le premier cercle  dit-on, lors d’une chasse en Afrique, vêtus de costumes, portant cravates, plaisantant, au milieu d’une centaine d’antilopes et de lions abattus pour je ne sais quelle jouissance intellectuelle ou physique.

Etrange façon de voyager. Nous sommes loin des errances attentives, des voyages éveillés, sans cesse en mouvement par peur de perdre l’équilibre

Mais dans ces milieux on aime la chasse au gros calibre. Et d’ailleurs quelques jours plus tard dans un autre port du Pélion, j’appris que nous étions en guerre contre les délinquants d’origine étrangère, contre certaines populations étrangères, ciblées, assimilées à des délinquants ; et je lisais des projets laissant imaginer un ordre des choses où il y aurait des Français de toujours et les Français en sursis,  des Français qui restent Français même sils commettent des actes de délinquance et ceux qui cessent de l’être parce qu’ils ne l’étaient, au fond, qu’à demi, voilà qui, si la France est la France, nest tout simplement pas concevable , comme le précisait un philosophe dans le même journal.

On attise les passions anti-étrangers dans un pays qui a défendu avec orgueil le principe d’égalité devant la loi de tous les citoyens. Quand on voyage, on est heureux justement d’être français à cause de ce principe d’égalité, ce qui n’empêche pas l’exigence des conditions qui permettent d’accéder à l’être Français, Grec ou autre, car il n’y pas de nation supérieure de ce point de vue, ni de fierté ridicule à être d’une nationalité plus qu’une autre.

Il ne s’agit pas ici de participer à un débat purement politique, mais de dire que les dérives racistes actuelles que l’on voit un peut partout en Europe provoquent honte et profond dégoût. Tous ces discours sont néfastes pour les jeunes que nous éduquons, destructeurs pour les valeurs et l’expérience humaine que nous enseignons, les adolescents n’ont déjà plus beaucoup de repaires sur lesquels se fonder…

Je pense à ces fragments de statues aperçus dans les vestiges de quelques musées locaux au cours du voyage, à ces visages qui achèvent de disparaître, dont les traits sont tellement usés par le passage des siècles qu’on peut à peine imaginer leur beauté originelle.

Ce sont des visages sans mémoire. La civilisation n’est plus une totalité qui nous enveloppe, elle n’est plus qu’une poussière d’étoile dont nous parviennent quelques reflets lointains.

Aujourd’hui nous sentons confusément qu’un trésor se défait. Chez les jeunes, la culture n’est plus perçue ou pensée comme un travail sur soi. Bien, au contraire le divertissement se substitue à la culture, à la lecture, à l’art, l’exhibition à l’expérience. Toute aventure spirituelle se transforme en site Internet qui fait mémoire de tout. Tout le monde veut sa part de mémoire avec lui-même, on ne sait plus rien de l’autre, il y a refus de regarder ailleurs, A l’école même, la technicité, la méthodologie se substituent trop à la culture et à l’expérience. Quand vous avez moins de mots et moins de mondes à contempler, les jeunes entrent de plus en plus dans l’uniformité rugissante, dans l’ignorance. C’est ce qui m’a le plus frappé ces dernières années

Que faire ?

Revenons au voyage dans des pays où les créations atteignent des sommets du sentiment ou de la vie spirituelle, aux rencontres avec d’autres cultures, avec d’autres langues et à d’autres formes de pensée que l’on imagine d’essence plus haute, quand elles ont produit des œuvres qui nous bouleversent. Mais on ne voyage pas pour rêver à ce que le monde fut, on cherche au contraire à le reconnaître dans ce qu’il devient. C’est le fait même de la mémoire, de l’histoire, de la littérature de mettre au défi notre condition. Il serait catastrophique de se détacher du passé et de laisser s’éteindre des œuvres littéraires, philosophiques scientifiques qui sont allées plus loin que nous et de façon plus lucide dans les questions que nous nous posons. C’est la définition du voyage d’étude, la définition qui me semble également la plus proche de ce que l’école devrait être aujourd’hui.

Mais cela même ne va plus de soi. Au moment où à l’école il est demandé aux professeurs de transmettre au regard de critères standardisés, où les évaluations de compétences ne laissent plus de place à la nuance et au doute, où au nom de la rationalité économique, de la concurrence, on se débarrasse des fondements humanistes, au moment enfin ou ceux qui gouvernent tiennent des discours sur les valeurs humaines qui révulsent, la réponse c’est la culture, les cultures, la signature humaine qu’il faut continuer à déchiffrer, à enseigner à partir des œuvres qui sont notre conscience, notre force. Mais je crois aussi que dans la transmission, il ne faut pas trop substituer la méthodologie et la technique à la véritable expérience. Je pense ici au voyage d’étude dont je disais qu’il était la meilleure métaphore de l’école : il ne sert pas vraiment à grand chose de stocker sous son écran d’ordinateur ou dans les cahiers de classe des faits, des images, des lieux, des villes, toute forme de connaissance, si on n’a pas permis aux élèves de respirer l’odeur des rues, d’aimer la lumière du lieu, d’arpenter l’œuvre dans des espaces ouverts à l’imaginaire, à l’improvisation, aux désirs, à la gourmandise, à l’exigence que demande toute création. L’approche sensible et artistique permet aux enfants d’appréhender véritablement le monde.

Nous sommes en mer en quelque sorte, mais les lames qui soulèvent le navire le font vaciller de toute part, et partout nous avons à éviter des écueils si bien que parfois le désespoir nous gagne. Il faut aller encore. Encore un moment à tenir bon.. Enseigner, c’est un art de la lumière, un acte de transparence, un fait démocratique. Nous enseignons des cultures, des valeurs humaines qui défont les systèmes de représentations, de discriminations. Enseigner c’est rendre à autrui le droit d’exister devant les autres de par ce qu’il est pour lui-même.

C’est ainsi que pourront s’effacer les préjugés que sont les racismes, les discriminations culturelles. Les cultures, la parole, la mémoire des œuvres sont les fondements de la démocratie.