Des scolarisations

Scolarités fragiles, scolarisations inventives

Introduction

J’enseigne le français depuis une dizaine d’années au collège Pierre Sémard de Bobigny. Il s’agit d’un collège de 600 élèves classé en Zone d’Education Prioritaire qui accueille les enfants de 3 cités environnantes et d’une petite zone pavillonnaire.

Depuis quelques années, nous constatons un appauvrissement de la langue qui se traduit par :

-  des difficultés de plus en plus accrues à être dans l’écrit liées à des difficultés de lecture, de compréhension
-  des problèmes syntaxiques
-  un vocabulaire où les mots se font rares : en effet, on peut constater que les élèves ont à leur disposition un nombre restreint de mots et que ce sont toujours les mêmes qui sont utilisés
-  à l’oral fuse une langue brute, violente, souvent incompréhensible…
-  de plus en plus d’élèves ne travaillent plus à la la maison, ne font plus les devoirs et n’apprennent plus les leçons.

Le désir s’est perdu. Au plaisir de balbutier les mots nouveaux, de sentir chaque son comme une douceur sous la langue, au plaisir d’écrire et de lire se substituent une forme d’ennui, un manque de curiosité…

Voilà le constat désespérant que l’on peut faire aujourd’hui, constat empli de certitudes. Image d’Epinal des élèves de banlieue et des élèves tout court, d’ici et d’ailleurs…

Ce constat montre l’échec de l’école et l’exclusion que celle-ci génère. L’école se meurt car l’école ne se met pas en question face à ce qu’elle constate comme si cela ne la concernait pas et que tout n’était que la conséquence d’une société qui va mal. Comme si en son sein, elle ne pouvait rien faire.. La pédagogie n’est pas vraiment à la mode dans le milieu qu’elle devrait habiter.

L’école reste un lieu fermé. A l’écart du monde et du temps qui passe. Je pense plus particulièrement au collège, à un moment où les enfants changent énormément. Dans le corps bien sûr mais aussi dans leur langue et leur rapport au monde. On sent bien qu’ils quittent l’enfance pour aller vers des territoires inconnus, à la découverte de sensations nouvelles, sensations corporelles qui passent aussi par une découverte de la langue, de sa sensualité, de ses pouvoirs. Dans le même temps, ils n’abandonnent pas cette part d’enfance, heureusement, mais ils sont dans un entre deux. Ils ne savent qu’en faire et oscillent, hésitent, avancent et reculent dans la recherche d’eux-mêmes.

L’enfant qui arrive en 6ème, encore plein de désirs, de rêves, d’espoir ne peut venir bouleverser les attentes d’un professeur qui se protège derrière son programme. Le collège n’accueille pas la part d’enfance et ne se préoccupe pas des propres connaissances de l’enfant, de leurs qualités singulières. C’est ainsi que les savoirs leur paraissent comme quelque chose d’étranger, d’extérieur. Ils ne peuvent donc l’habiter. Le savoir qui devrait créer du lien finalement sépare. Sépare à l’intérieur de soi et sépare des autres.

Dans ce moment de désarroi, de tourmente parfois, comment les cultures dans lesquelles sont inscrits les savoirs peuvent-elles traverser, toucher les enfants pour leur permettre de se construire ? Comment les savoirs peuvent-ils être des zones de lumière qui apportent des éléments de réponse à leurs questions, qui soient des pistes de réflexion ?

Il me semble essentiel de sortir de ce rapport mortifère à la langue et aux savoirs, rapport mortifère produit par l’école qui fixe, fige les choses dans un état et ne les propose pas dans un devenir à créer, inventer.

Le rapport aux textes, à la littérature, le rapport au monde

En tant que professeur de français, le matériau dont je dispose est tout simplement la littérature. Les textes ne doivent pas être des prétextes pour étudier des points de langue.

Ils nous amènent avant tout à la découverte de personnages qui se sont posés des questions et ces questions ont traversé les siècles.

Mais pourquoi ces textes sont-ils encore aujourd’hui d’actualité ? Dans une exigence de langue, il s’agit de voir quels échos résonnent, raisonnent aujourd’hui dans le corps et la tête de ces adolescents.

Pour cela, j’aime choisir des textes qui sont forts au niveau des émotions, des actes… Ainsi je fonde mon travail sur les textes antiques : Iliade, Odyssée, tragédies grecques mais aussi des textes de Racine, de Marguerite Yourcenar et Duras and passant par E Zola… en espérant que ces textes puissent naître… Et une partie de mon travail consiste à travailler sur la réception en faisant comprendre aux enfants que le texte n’existe que par leur lecture et le regard qu’ils portent…que les sentiments passionnels qui traversent les personnages font écho à ceux que peuvent ressentir les adolescents…

Comment Agamemnon en arrive-t-il à sacrifier sa fille Iphigénie ? Comment Titus préfère-t-il choisir le pouvoir et abandonne Bérénice, renonce à son amour ? Hélène est-elle la responsable de la guerre de Troie ? Et Ulysse, ce fameux héros ? Je n’arrive pas à me le rendre sympathique lui qui a peur d’Astyanax, le fils d’Hector et d’Andromaque qu’il va assassiner si lâchement…Toutes ces questions sont au cœur des préoccupations des adolescents d’aujourd’hui et de demain…Ces conflits, les adolescents les vivent.

Ces oeuvres véhiculent des choses si fortes que les adolescents se positionnent habituellement de manière assez catégorique, selon des principes moraux assez fermés. Elles viennent bousculer leurs jugements premiers et cela donne lieu à des discussions qui rendent les personnages très vivants comme si on les côtoyait, les fréquentait.. Un lien s’initie…

Le texte permet aux enfants de voir que leur questionnement individuel, personnel, intime relève d’une question universelle, du moins d’ordre plus général qui dépasse le cadre individuel… Il permet à l’élève de se positionner aujourd’hui dans un monde vivant qui s’est construit avec toutes ces références, ces connaissances en tant qu’elles ont un sens, une volonté, une inscription dans le monde. La littérature nourrit le regard que portent ces enfants sur le monde dans lequel ils vivent.

Mais il y a une clef : la littérature redevient vivante, si on lui donne cette impulsion,  ce coup de pouce  pour reprendre cette expression de Lacan, en sollicitant l’imaginaire des enfants et le désir de création, en leur faisant saisir qu’ils vont pouvoir dialoguer avec des voix multiples pour apprendre finalement que les êtres humains ne cessent de se poser les mêmes questions.

Dans ce cheminement, une chose me paraît importante, c’est créer les conditions de rencontre avec le texte car le lien qui se tisse entre le texte et l’enfant, c’est aussi un lien entre lui et le professeur. J’essaie de mettre en œuvre une rencontre. Parfois celle-ci a lieu…

L’expérience d’écriture poétique

Pour tenter de mener à bien cette rencontre, il me semble essentiel de mettre les enfants dans une expérience d’écriture.. Au collège l’approche de la langue est mortifère : on ne demande rien d’autre aux enfants que d’y trouver une norme dans laquelle ils ne se reconnaissent pas et dans laquelle il n’y a pas de place pour eux.

Nous avons observé dans les expériences non formelles des projets  Avec les mots la voix et le corps , que l’écriture poétique permet de donner une présence aux mots, de les appeler, de les habiter et de rendre ainsi la langue vivante. Les mots sont incarnés et résonnent d’une voix particulière, autre, celle que l’enfant leur donne mais aussi celle qu’ils laissent entendre. Ainsi les mots ont la place, et vivent de leur propre volonté. Ils s’entendent dans le corps.

L’approche poétique permet aux enfants de prendre position. C’est dans ce rapport intime que l’enfant retrouve du sens, que ses inventions trouvent place dans une exigence extrême de l’écrivain qui demande sans cesse d’aller fouiller au fond de soi, de ses tiroirs et de sa mémoire. Alors les mots se font source et peuvent rejaillir du plus intérieur de soi, comme s’ils étaient enfouis, recouverts d’une épaisseur de poussière… mais toujours là…On assiste à une redécouverte du langage…

Les mots semblent se créer et vivre de la présence de chacun des enfants… Faire émerger des singularités à travers la langue, tel est le désir d’Ariane Dreyfus avec qui je travaille depuis de nombreuses années et qui suit les élèves d’année en année. Je cite ses mots écrits à partir du spectacle que vous verrez tout à l’heure :

 C’est donc possible, une troisième année avec ces enfants ? Je dis  ces enfants  mais il faudrait égrener chaque prénom, à la façon dont le spectacle de danse et de poésie, vu il y a quelques jours (…) a su faire apparaître chacun dans la lumière particulière de ses gestes, en prenant son temps, le temps de chaque corps, les inflexions de chaque imaginaire.

En les contemplant tour à tour, je les voyais à la fois du dehors et au-dedans d’eux-mêmes : chacun bougeant à sa façon me redonnait aussi qui il avait été en poésie au cours des deux années passées, quelle émouvante transparence ! Oui, chacun bougeant à sa façon, face à nous se déployant, n’est-ce pas cela, grandir avec bonheur ? Peut-être un rêve que je fais, que la poésie les accompagne dans cette sortie de chrysalide, tout en leur apprenant que la naissance est sans fin. Ainsi je rêve de les retrouver pour accompagner celui ou celle qu’ils sont en train de devenir, de continuer à devenir. Les faire s’approcher d’eux-mêmes grâce aux mots, comme le fit un jour Margaux par exemple, quand elle écrivit cela :

 Je ne suis pas Sans défense Mais je suis cette fille Qui a peur du danger

Je suis sensible et fragile Je suis, je ne suis pas 

Doux balancement, pour mieux sentir qu’on peut s’élancer. La poésie pour répondre de soi, mais un soi qu’aucune définition ne cernera. La poésie pour bouger encore.

Le rapport au corps

Le corps est le grand absent de l’école. Et pourtant comment ne pas le voir, le toucher ? Toucher, à savoir être en contact, en lien avec l’autre mais aussi toucher dans le sens émouvoir, être traversé par. Comment espérer transmettre sans le prendre en compte ?

C’est pour cela que je travaille dans des ateliers mettant en lien l’écriture poétique avec la danse. La langue révèle beaucoup de l’état de corps dans lequel se trouvent les enfants et les adolescents. Et leur corps révèle les particularités de leur langue : leur souffle, leur sens du rythme, les silences reflètent les mouvements de leurs phrases.

Du geste quotidien, mécanique à la prise de conscience de ce corps souvent désarticulé, maladroit, mal à l’aise que l’on veut oublier surtout quand tout bouge à l’intérieur, la danse révèle un imaginaire qui permet à chacun de s’exprimer dans ce que le corps a de plus intime. Ce travail sur soi qui passe par la création permet à l’enfant de se saisir du réel et de le transformer en faisant appel à ce qu’il y a de plus vivant en lui : une écriture incarnée dans un corps dansant.

Conclusion

Ce travail sur la création change le regard que les enfants portent sur eux-mêmes.

Les enfants et les professeurs se défont des systèmes de représentation habituels et chacun peut reconnaître l’autre tel qu’il est et lui accorder le droit à son visage, à son corps et à sa pensée. Cette reconnaissance de l’autre c’est aussi celle de l’autre en nous qui ouvre la voie de la solidarité et d’échanges. C’est ainsi que la classe se constitue progressivement en une communauté de chercheurs.

Dans ce corps à corps avec l’écriture et grâce à l’invention apportée par les enfants, la culture n’est pas seulement perçue comme une identité que chacun exprime mais elle est d’abord une pensée qui fait débat, un exercice où les élèves retrouvent le savoir humain vécu comme un apprentissage qui nous affecte et nous transforme

Texte Présentation spectacle : mon cœur, le monde à l’intérieur

Au départ du projet, nous nous sommes questionnés sur le rapport que les enfants entretenaient avec les danses traditionnelles. Transmission ? Appropriation ? Refus ? Très vite, cette recherche nous a emmenés loin sur le chemin de la construction de soi.

Je suis d’ici et d’ailleurs, je vis aujourd’hui avec la mémoire du monde, je sens en moi les désirs de demain, les espoirs anciens. J’habite Bobigny, j’entends des musiques lointaines, je sens les parfums de mon pays, celui de l’enfance, celui de l’exil… Je suis d’avant et de maintenant, je danse sur les ruines. Qui suis-je ? Qu’est ce que je fais de tout ce qui m’a été transmis ? Est-ce à moi ou à l’extérieur de moi ? Comment faire pour que cela fasse partie de moi ? Comment accueillir l’autre ? Cet autre au cœur de la création. Il est en regard de soi, il est celui par qui l’œuvre existe, miroir, reflet, fidèle ou déformé, étrangeté… L’autre, qui permet de mieux se connaître…

Ainsi nous avons revisité des éléments appartenant à une mémoire personnelle, familiale ou générationnelle dans des écritures chorégraphiques et poétiques contemporaines.