L’affaire Princesse de Clèves

par Catherine Henri

La Princesse de Clèves est redevenue en quelques semaines ce qu’elle avait cessé d’être : une œuvre actuelle. Ce roman qu’on disait lent, difficile, désuet, n’a eu besoin que d’un petit quelque chose pour quitter le musée des grandes oeuvres où l’on ne fait que conserver et momifier la littérature : qu’on casse la vitrine et qu’on le lise . Qu’il soit devenu impérieux qu’on le relise. Que cette lecture soit un geste, une action, une espèce d’engagement. Ou qu’on l’écoute lire. Et cette œuvre intemporelle, c’est-à-dire à la fois morte et glorifiée, est revenue dans le temps. Il est peut-être nécessaire de rappeler pourquoi. C’est par un propos de Nicolas Sarkozy que tout a commencé, tenu à Lyon, le 23 janvier 2007 :  L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de la Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle !

Ces phrases témoignent, en très peu de mots, avec une espèce d’économie de moyens on dirait exemplaire, d’un triple mépris : mépris de classe d’abord, envers la guichetière à qui est déniée toute légitimité à avoir accès à un savoir considéré comme inutile, du moins pour elle. Mépris de la culture littéraire ensuite, dont ce texte reste une des œuvres fondatrices, quoi que chacun ait le droit d’en penser. Et mépris des femmes, puisque le dit  attaché d’administration  , au masculin, genre qui englobe en français les deux sexes, se transforme aussitôt en  guichetière , les tâches subalternes étant naturellement réservées aux femmes (Il me semble pourtant qu’on a parfois affaire à des guichetiers).

 Ce mot de  guichetière  est d’ailleurs parfaitement impropre, s’agissant de ce concours, mais c’est un détail. Ce féminin trouble d’ailleurs un peu pour une autre raison : n’est-il pas induit par la double féminité de l’œuvre qui la disqualifierait au yeux du président , roman sur une femme ( la princesse ), écrit par une femme, Madame de Lafayette ( sans doute pas tout à fait, La Rochefoucault a mis la main à la pâte, mais le sait-il) ? La phrase, qui n’était pas destinée à faire la une de l’actualité, s’est répandue lentement sur le net, a donné à Christophe Honoré l’idée d’un film, La Belle Personne, comme on répond à une provocation. Il y fait voir que les émois d’une jeune femme, ses hésitations devant l’amour, sa crainte de l’inconstance des hommes, n’ont pas d’âge. L’univers cruel de la cour royale y est seulement remplacé par celui, tout aussi impitoyable, d’une cour de lycée.

Puis un collectif d’enseignants chercheurs et d’étudiants de Paris III et d’ailleurs s’en sont emparé et ont proposé l’idée d’une lecture publique en diffusant un appel au titre assez héroïque : Il faut sauver la Princesse de Clèves  dont l’argumentaire est impeccable :  parce que nous désirons un monde possible où nous pourrions, aussi, parler de La Princesse de Clèves, de quelques autres textes, et pourquoi pas d’art et de cinéma avec nos concitoyens quelle que soit la fonction qu’ils exercent, parce que nous sommes persuadés que la lecture d’un texte littéraire prépare à affronter le monde, professionnel ou personnel, parce que nous croyons que sans la complexité, la réflexion et la culture la démocratie est morte, (…)

Nous nous relaierons le lundi 15 février, à partir de 15h, devant le Panthéon, place du Panthéon à Paris, pour une lecture marathon de La Princesse de Clèves.  Il fait gris . Le comédien Marcel Bozonnet monte sur une petite estrade et commence la lecture, levant souvent les yeux sur la centaine de personnes rassemblées devant les grilles du Panthéon, tant il semble connaître ces pages par cœur.

Louis Garrel le suit, lui qui joue le rôle de Nemours dans le film La belle Personne. C’est un Nemours très plausible, figure évidemment séduisante qui, avant de commencer sa lecture, s’excuse timidement de ne pas avoir son bac. Il tient une fleur jaune et cette fleur sera remplacée par une écharpe de la même couleur que se passeront les lecteurs en même temps que le livre, comme on se passe un signe, un témoin. Ceux qui n’ont jamais lu cette œuvre – mais ils sont sans doute rares sur ce parvis – ou ceux qui l’ont un peu oubliée, doivent s’interroger sur cette longue bande de tissu jaune qui passe d’une épaule à l’autre. Il leur faut attendre pour apprendre ou se souvenir que c’est la couleur qui traverse le livre : portée comme étendard par le duc de Nemours pendant le tournoi parce qu’il ne veut pas mettre dans l’embarras la princesse en portant ses couleurs ( il se souvient qu’elle a dit aimer le jaune mais ne pas pouvoir en porter parce qu’elle est blonde). C’est aussi la couleur des rubans que la princesse, se croyant à l’abri des regards, enroule rêveusement une nuit autour d’une canne ayant appartenu à Nemours, épisode dont on cachait aux élèves, il n’y a pas si longtemps encore, l’évidente symbolique.

Les lecteurs se suivent, et ne se ressemblent pas. Après les célébrités, les professeurs, puis des étudiants. Viennent des accents qui donnent aux phrases des musiques nouvelles ; un canadien, une libanaise… Le froid vient, monte par les pieds. On va vite prendre quelque chose de chaud dans un café ; on revient. On a raté l’épisode de l’aveu. Le vent se lève, renverse une pancarte, fait voler l’écharpe jaune. La nuit tombe et le public se raréfie, se tasse contre la petite estrade, au plus près de la voix, du texte.

Il y a assez longtemps trois agrégatives d’assez mauvaise humeur s’apprêtaient à suivre leur premier cours sur La Princesse de Clèves. Leur mauvaise humeur est due au choix par l’Ecole du professeur chargé des cours sur cette oeuvre au programme : non que nous ne l’estimons pas, mais parce que nous le considérons comme un excellent dix-neuvièmiste , et que nous le supposons donc parfaitement incompétent pour l’étude d’une œuvre classique. Les étudiants sont parfois bourrés de préjugés. L’entrée de Pierre Barbéris dans la petite salle produit un certain effet. C’est Henri II en complet veston. Car il a pris la peine de se faire la tête de Henri II d’après le portrait de François Clouet, moustache et petite barbe, coupe de cheveux courte, col de chemise blanche relevé jusqu’aux mâchoires . Une telle ressemblance ne peut être l’effet du hasard . C’est soit un gag, soit une façon d’entrer dans le roman, ou de nous offrir d’y entrer, avec lui. Naturellement, une telle conscience professionnelle ne me semble peut-être pas absolument recommandable. Encore que…

Les deux heures qui suivent portent sur l’étude de la seule première phrase :  La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second.  Imaginons un peu (je ne dis pas  le spectacle ), Nicolas Sarkozy lisant cette première phrase. Il s’agit donc d’un roman historique, et même doublement historique : le seizième siècle vu par le dix-septième. Ce retour dans une histoire lointaine, et le redan qui le rend plus complexe, peuvent décourager . La  magnificence ,  la galanterie … Il semble qu’on soit même presque en plein conte de fées : cour royale, richesse, luxe, lumière, attention cérémonieuse aux femmes, raffinement de la mondanité… On ne nous proposerait là qu’une ennuyeuse plongée dans un univers désuet et compassé, presque irréel à force d’être lointain. Mais – et c’était là l’objet du cours de Pierre Barbéris – , les apparences, et les mots peuvent être trompeurs. Qu’est-ce que la  magnificence  au XVIIème siècle ? Le fait de dépenser inconsidérément. Et la  galanterie  ? D’avoir des aventures hors mariage. Et l’  éclat  ? L’ostentation. De sorte que la première phrase, une fois traduite dans les termes plus prosaïques du XXIème siècle donnerait quelque chose comme :  On n’a jamais autant jeté l’argent par les fenêtres et on n’a jamais autant couché à droite et à gauche, et cela sans se cacher , – on pourrait presque ajouter sous la lumière des projecteurs -, que dans les dernières années du règne de Henri II . Evidemment, cela n’a rien à voir avec la première impression. Cette première phrase, si on la comprend vraiment, dit même le contraire de ce qu’elle semble dire. Il ne s’agit pas d’un éloge officiel un peu convenu et figé de la vie de cour, mais du blâme d’un milieu qui ne vit que dans la dépense, le plaisir, et l’apparence.

En somme on pourrait dire que cette phrase nous offre une assez belle définition – ou à peu près une périphrase – du bling bling . C’est bien ce que nous montre, entre bien d’autres choses (ce n’est pas le lieu de faire une analyse du roman) le reste du livre. La cour , autrement dit le lieu du pouvoir, est l’espace des fêtes, du paraître – si ce n’est de la parade – de la curiosité et de la visibilité universelle. On n’y est jamais seul et le dire qui y circule est souvent mensonger ou traître. Les people, – et Nemours en est le personnage le plus emblématique (voir le projet de mariage avec la reine d’Angleterre), vivent perpétuellement dans la curiosité générale et souvent malveillante. Tout y est épié, visible, même le plus intime : l’aveu, le vol du portrait. Il est impossible d’y être libre et sincère : elle prescrit la dissimulation. Le moindre mouvement y est aussitôt commenté, interprété. Lorsque la Princesse de Clèves est submergée par sa passion pour Nemours, lorsqu’elle veut être vraie, avec elle-même et son mari, elle ne peut que fuir dans un espace privé (la campagne, Coulommiers), pour échapper à la perpétuelle préoccupation du dire – ne pas dire, du voir – ne pas voir, de l’univers clinquant des faux semblants. Pas d’autre choix dans ce livre que le paraître ou la sincérité, le divertissement ou la retraite, la vanité ou la solitude.

Ce roman est donc doublement moderne – en cela et en bien d’autres points – et même extrêmement moderne. Jusqu’à récemment encore, les hommes (et femmes) de pouvoir cachaient ou pouvaient cacher leurs affaires de galanterie. Leur peopolisation le rend aujourd’hui à peu près impossible. Et l’un des points forts du roman tourne autour de ce qu’on appelait autrefois  la montre , ce qui ne signifiait pas encore uniquement Rolex, mais le paraître, l’ostentation. Car le bling-bling n’est pas le fait de posséder des objets de luxe, mais de faire voir qu’on les possède, de les exhiber.

L’opération  Il faut sauver la Princesse…  aurait pu s’arrêter là, avec cette lecture publique ; mais d’autres ont suivi, dans d’autres villes de France, devant des mairies, des préfectures ; les ventes de l’ouvrage ont doublé en librairie ; Nicolas Sarkozy a cru pouvoir mettre un coup d’arrêt à cet engouement par un propos qui déplaçait le sujet sans revenir sur sa première phrase (il ne s’agissait plus de lire, mais de  savoir par cœur La Princesse de Clèves , ce qui est juste excessif , et il ajoutait en conclusion :  C’est parce que j’avais beaucoup souffert sur elle , étrange aveu dont l’ambiguïté n’échapperait pas à un psychanalyste) ; Elisabeth Badinter, Régis Debray et d’autres écrivains et philosophes ont défendu l’œuvre à la radio et à la télévision ; Régis Jauffret propose que chaque Français en envoie à l’Elysée un exemplaire  pour protester contre cet étalage de l’inculture  ; et un badge – malheureusement bleu et non jaune –  Je lis la Princesse de Clèves  s’est arraché au Salon du livre. Cet affolement inattendu autour d’une œuvre littéraire est en train de transformer ce livre en quelque chose comme un signe, un symbole. Lire La Princesse de Clèves, peut-être même quelquefois seulement commencer à le lire est devenu un acte militant .

Puisque la Rolex est désormais ce que Roland Barthes, dans les années soixante, appelait un mythe, c’est-à-dire un objet idéologique qui nous est donné en spectacle, il fallait sans doute un contre-mythe. Quitte à réécrire la phrase de Jacques Séguéla :  Si à cinquante ans on n’a pas lu La Princesse de Clèves, on a raté sa vie .

L’enjeu de l’affrontement est clair : avoir plus contre savoir plus . Jouissance immédiate de consommation contre désir de savoir et de rencontres qui nous vient de la reconnaissance du manque qui nous habite et ne peut être comblé par des objets .

L’ironie est que ce signe n’a pas été délibérément choisi par ceux qui le revendiquent. Et que par un étrange retournement, Nicolas Sarkozy, en s’attaquant à ce qu’il considère comme l’objet culturel le plus ringard, désigne précisément ce qui l’accuse.