« Exil » de Saint-John Perse

Décembre

Espèce de mélancolie quand je pense au travail sur La prose du transsibérien. Malgré la beauté du film, quelque chose a peut-être été manqué. Une partie de l’imaginaire et du désir des élèves a disparu, et dont je me souviens. Christian désirait voir l’image du temple de Ganesh dans une sorte de garage (loin dans le XVIIIème arrondissement), où j’avais été avec Lou quand il avait sept ans, parce que je voulais lui montrer que le monde entier est à Paris (essais divers de restaurants, assez joyeux).

Rencontre avec Joseph à propos de son projet de monter les Héraclides au collège Guy Flavien.Beauté et actualité de la pièce que je découvre. Elle est belle aussi parce qu’en traversant le temps son sens s’est comme élargi et que les mots de Iolas retentissent de façon violente lorsqu’on regarde certaines images d’actualités (les bateaux chargés de migrants qui échouent sur les grèves de l’Europe). Son idée de faire écrire les élèves dans les non-dits (les blancs, la vacance ?) du texte d’Euripide me semble simplement juste, malgré ma petite réticence à la valorisation excessive des ateliers d’écriture, (en dépit des réussites exceptionnelles d’Ariane Dreyfus et de son travail sur la poésie avec les collégiens).

Le choix d’un thème s’impose assez vite : l’exil concerne dix-huit élèves de la classe sur vingt et un (eux ou leurs parents). Saint-John Perse, malgré la difficulté du texte, aussi. Je l’ai déjà travaillé un peu il y a quelques années pour un atelier d’écriture.

J’écris une demie page pour que le projet passe en conseil d’administration et soit voté. J’en ai évidemment déjà parlé à Jean-Camille Sormain, le comédien avec qui j’ai déjà travaillé sur Cendrars ; il doit établir un devis et propose d’intervenir entre janvier et mars, étant données les contraintes de son emploi du temps.

4 Janvier

Les seconde 2 ne sont peut-être pas encore tout à fait prêts. Malgré tout, des progrès dans la circulation apaisée de la parole, et dans la capacité d’interprétation, le désir de recherche de sens, la curiosité. Ils ne lisent plus les textes comme au début de l’année.

18 janvier

Distribution du texte : Exil, chant VI uniquement. Lecture silencieuse de la première page.

 Qu’est-ce que c’est ? De la poésie  dit Chloé immédiatement.  Pourquoi ?  Pas de vers pourtant, mais ils entendent des jeux sur les sonorités (les  è ). Vient l’idée des  images  ; d’une succession de  photos  de personnes . Donc une galerie de portraits.

Qu’est-ce qui fait que ce serait radicalement différent de la prose ? J’essaie de faire découvrir l’idée de l’inattendu, de l’imprévisible – on reste longtemps là dessus, ils ne trouvent pas tout seuls – ; pour le faire voir, étude du premier verset :  Celui qui erre, à la mi-nuit, sur les galeries de pierre pour estimer les titres d’une belle comète  ; recherche du moment précis où il devient  imprévisible  : pour certains dès  à la mi-nuit  au lieu de  minuit  , très immédiatement interprété par Mélina : Regarder les étoiles , confronter les étoiles à leur nom .

Certains récusent, ou ne comprennent pas. Donc s’impose très vite l’idée de la polysémie (ils cherchent le mot, de la  polygamie , tente Mélissa). Cet essai de définition de la poésie dérive un peu, à la fin de l’heure, vers d’autres approches puisque quelques uns savent un peu ce qu’est le lyrisme :  Ce qui vient du cœur 

Je leur demande de lire l’ensemble du chant VI pour demain.

19 janvier

On repart sur l’idée de portrait. Qui sont ces figures ? Quel est leur point commun ? Ils n’ont manifestement pas lu jusqu’au bout, puisque la réponse est explicite à la fin.

Sami découvre qu’ils ont presque tous un rapport avec la mer, puis Bassim qu’ on parle de guerre . Lecture de la fin du chant. ( Ceux-là sont princes de l’exil et n’ont que faire de mon chant. Etranger, sur toutes les grèves de ce monde, sans audience ni témoin, porte à l’oreille du Ponant une conque sans mémoire ) Donc des exilés.

Un long silence après ce mot .

Regard d’Adam. Celui, dans la classe, qui est le plus prêt du déracinement (deux ans seulement).

Lecture de quelques versets pris au hasard : la question des  mots compliqués  ( culée ,  démasclée ,  fétide ,  arboretum   almageste ,  épacte …) Pourquoi ? : mots rares, mots savants, mots poétiques : y aurait-il des mots poétiques ? Un mot savant peut-il être poétique ? L’étrangeté peut-être…

Je leur demande de choisir quelques versets, ceux qu’ils aiment (je reprends l’expression de Mélina :  ce qui vient du cœur ) et d’écrire pourquoi ils l’ont choisi, et comment ils l’interprètent.

Crainte de blocage pour jeudi. Je voulais faire grève, mais le rendez-vous avec Jean Camille est pris, et il ne peut remettre sa venue. J’irais chercher la classe sur le parvis. Cécile :  Mais vous n’avez pas peur ? un professeur a été giflé, pendant le dernier blocage, en venant chercher ses élèves .

On verra bien.

21 janvier

Pas de blocage. Je discute un peu avant le cours avec Jean Camille du texte, des élèves, de la nouvelle épreuve de Capes et d’agrégation destinée à juger de la compétence :  Agir en fonctionnaire d’état et de façon éthique et responsable… .

Avec ce projet, est-ce que j’agis en fonctionnaire de l’Etat … et responsable ?

Je fais deux séquences en même temps ; la poésie n’est pas au programme de seconde ; et je parle à mes élèves d’exil plutôt que d’intégration… Pas vraiment de quoi rire.

La classe est attentive, à peine impressionnée, plutôt curieuse de cette sortie d’une espèce de routine. Et les filles (particulièrement Mélina) fascinées par son allure, sa façon de parler. Il fait passer chacun sur le fragment qu’ils ont choisi. (Bilal :  Celui qui ouvre un compte en banque pour les recherches de l’esprit . Walid :  Celui qui sauve des armées un hybride très rare de rosier ronce himalayen  . Adam :  Celui qui veille, dans les ports, aux bras des femmes d’autres races . Cécile :  Celui qui mène aux sources sa monture sans y boire lui-même …)

Puis petits exercices d’improvisation et pour finir dialogue entre lui et moi sur les interprétations possibles du début.

Il est dans l’histoire ( la nuit de cristal , les  cendres ), je suis dans la biographie (les phares de l’île perdue – Seven Acres island – où Perse a écrit un autre poème ). Ils comprennent quelque chose, par ce dialogue, de l’hésitation , de la vibration du sens qui vient du sujet qui lit. Jean Camille revient jeudi prochain.

25 janvier

On reprend le texte pas à pas. L’unité n’est sans doute pas dans un fragment (entre deux anaphores), mais dans une durée plus longue (un paragraphe ?).

Explication de vocabulaire (dans  amer  , ils voient un jeu de mots ). Les thèmes dominants (c’est-à-dire ce qui ne cesse de revenir autrement, de faire variation, dans le texte) se mettent en place : la mer, le ciel, l’errance, la guerre, le signe, la trace, la nature.

Travail très lent : en une heure, à peine deux pages, je les laisse deviner, rêver, se perdre un peu dans cette forêt obscure (ce qu’on appelle l’hermétisme ) où ils commencent peu à peu à tracer leur chemin. Manifestement, pour certains, plaisir de ce travail heuristique. Moment un peu étrange lorsque que j’avoue, sur un passage, ne pas comprendre la fin :  celui qui… fait visite aux grands bassins filtrants lassés des noces d’éphémères . Comme la crux desperationis (+) qui m’a toujours fascinée dans les versions latines. Ils cherchent. Ils sont étonnés que je puisse avouer ne pas savoir.

Premier atelier d’écriture avec un groupe.

La forme va de soi : reprendre :  celui qui , et j’ajoute après avoir un peu attendu :  celle qui ,  et c’est… .

La question est celle du qui ? De qui vont-ils parler, faire le portrait ?

La figure familiale qu’ils admirent, figure lointaine, venue d’ailleurs, peut-être même un peu mythique ; je pense à mon aïeule venue de Tilsit en 1808 dont je ne sais à peu près rien ; je ne peux qu’inventer son histoire, qui m’a toujours fait penser (mais ce n’est évidemment qu’un fantasme) à celle de La Marquise D’O de Kleist. D’une sorte d’héroïsme échappant au stéréotype. Très vite vient le père pour Bintou (dont je sais qu’il est mort). Et la mère pour Mélissa.

Je leur demande d’interroger leurs parents sur l’histoire familiale. Pour Chloé et Robin et Cécile, je me sens obligée d’expliquer que l’exil peut être la figure d’un déplacement plus mince, qu’un Breton peut aussi se sentir exilé à Paris.

26 Janvier

Suite du travail d’élucidation.

Makoya a cherché tous les mots qu’elle ne comprenait pas dans un dictionnaire : almageste, portulan , épacte… ; et au grand étonnement de ses camarades et du mien raconte même l’histoire de Baber (descendant de Gengis Khan et de Tamerlan, chassé de son royaume, il vit pendant des années comme un fugitif avant de s’emparer de Kaboul et de fonder la dynastie moghole en Inde…) L’explication laisse souvent place à des parenthèses, implique des détours, chemins de traverses (sur le  nombre d’or  : 1,6 ;  les cruches, comme des ouïes, murées pour l’acoustique  : Vitruve, le théâtre grec ;  l’épacte  : histoire des calendriers, l’année lunaire et l’année solaire). Curiosité intense pour ces digressions plus longues peut-être que cela ne serait indispensable pour la compréhension du texte, mais qui le rattache à un savoir hors programme et mystérieux. Comme s’ils découvraient des secrets bien cachés.