Bibliothèque (é)mouvante : I. Le détail

Presque deux mois après le début de l’année, j’avais à peine entendu la voix de Samnang. Je l’avais fait lire une fois, mais cela avait été si difficile pour lui que je n’avais pu me résoudre à lui infliger de nouveau ce qui ne pouvait être qu’une humiliation. Il tachait de se débrouiller à l’écrit, tant bien que mal, et comme il était très sérieux, il suivait à la lettre les conseils de méthode pour les différents travaux d’écriture donnés au bac.

Pour le deuxième commentaire composé, j’avais proposé un texte de Marguerite Duras, un extrait d’ Un Barrage contre le Pacifique où elle décrit Saïgon sans la nommer .

 Les quartiers blancs de toutes les villes coloniales du monde étaient toujours, dans ces années-là, d’une impeccable propreté. Il n’y avait pas que les villes. Les blancs aussi étaient très propres. Dès qu’ils arrivaient, ils apprenaient à se baigner tous les jours, comme on fait des petits enfants, et à s’habiller de l’uniforme colonial , du costume blanc, couleur d’immunité et d’innocence. Dès lors, le premier pas était fait. La distance augmentait d’autant, la différence première était multipliée, blanc sur blanc, entre eux et les autres, qui se nettoyaient avec la pluie du ciel et les eaux limoneuses des fleuves et des rivières. Le blanc est en effet extrêmement salissant. (…) C’était au centre seulement qu’à l’ombre des tamariniers s’étalaient les immenses terrasses de leurs cafés. Là, le soir, ils se retrouvaient entre eux. Seuls les garçons de café étaient encore indigènes, mais déguisés en blanc, ils avaient été mis dans des smokings, de même qu’auprès d’eux les palmiers des terrasses étaient en pots. Jusque tard dans la nuit, installés dans des fauteuils en rotin derrière les palmiers et les garçons en pots et en smokings, on pouvait voir les blancs, suçant pernods, whisky-soda, ou martel-perrier, se faire, en harmonie avec le reste, un foie bien colonial.( …)

C’était la grande époque. Des centaines de milliers de travailleurs indigènes saignaient les arbres des cent mille hectares de terres rouges, se saignaient à ouvrir les arbres des cent mille hectares des terres qui par hasard s’appelaient déjà rouges avant d’être la possession des quelques centaines de planteurs blancs aux colossales fortunes. Le latex coulait. Le sang aussi . Mais le latex seul était précieux, recueilli, et, recueilli, payait. Le sang se perdrait. On évitait encore d’imaginer qu’il s’en trouverait un grand nombre pour venir un jour en demander le prix.

Le commentaire de Samnang est très bon, bien meilleur que celui de ses camarades , si l’on ne lui tient pas rigueur de quelques maladresses de langue. Il a parfaitement compris le texte, pourtant assez retors dans son ironie : Il parle longuement du symbolisme des couleurs, de l’opposition du blanc et du rouge, du retournement qui fait du blanc la couleur d’une violence coupable, repère les hyperboles, les antiphrases, termine sur la dénonciation du colonialisme , presque feutrée dans l’ ironie du début , et qui culmine dans l’usage des nombres , à la fin d’un texte qui se fait menaçant.

Ce qui me sidère n’est pas sa performance dans la maîtrise de l’exercice , mais un long paragraphe qu’à la première lecture de son devoir , j’ai été d’abord tentée de barrer et d’annoter d’un bref : digression inutile  : Il y parle des palmiers en pots qui vont mourir, qui ne donneront jamais de fruits, parce qu’ils ne sont là que pour la décoration, et surtout des tamariniers , de la beauté des troncs quand ils deviennent vieux, du goût de ses fruits, un peu acide, et de l’ odeur qui tombe des arbres lorsqu’on marche dans leur ombre .

Pourtant je suis sûre qu’il n’a pas lu Parfum exotique de Baudelaire (  Pendant que le parfum des verts tamariniers /Qui circule dans l’air et m’enfle la narine/ Se mêle dans mon âme au chant des mariniers. )

Lorsque je relis son devoir , quelque chose me saute au yeux : s’il est si juste dans l’analyse , c’est sans doute moins dû à sa connaissance des méthodes qu’à celle des tamariniers. Là où il semble que son devoir pèche, se trouve sans doute ce qui lui a donné le désir de le faire aussi bien. Ecrire  hors sujet  , dans la marge, ou  Vous n’avez pas compris que ce genre de considérations n’a pas sa place dans un commentaire , comme j’aurais pu le faire si j’avais été un peu plus inattentive, aurait sûrement révélé une certaine indifférence à ce que sont mes élèves, à qui est Samnang, mais aussi une incompréhension de ce qui fait qu’un texte nous touche parfois mystérieusement, à cause d’un détail minuscule – incompréhension plutôt paradoxale pour un professeur de lettres, du moins me semble-t-il.

Je pense à ces deux concepts que Roland Barthes a inventé pour parler de la photographie, dans La chambre Claire . Il y explique qu’il peut avoir un double intérêt pour la photographie : par le studium une sorte d’  investissement général , et le punctum :

« Le second élément vient casser ( ou scander) le studium. Cette fois, ce n’est pas moi qui vais le chercher ( comme j’investis de ma conscience souveraine le champ du studium), c’est lui qui part de la scène, comme une flèche, et vient me percer. Un mot existe en latin pour désigner cette blessure, cette piqûre, cette marque faite par un instrument pointu (…) punctum ; car punctum , c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure – et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est le hasard qui, en elle, me point ( mais aussi me meurtrit, me poigne). »

Même si je sais bien, parce qu’on me l’a appris, qu’un texte littéraire ne l’est précisément que parce qu’il n’est adressé à personne, je sais d’un autre savoir, un savoir d’expérience, qu’un livre, ou qu’un passage d’un livre, me parle parfois intimement comme à l’oreille. Peu m’importe la vogue universitaire de l’étude de la réception : elle ne se préoccupe que d’un public, jamais de sujets.

Je ne sais presque rien de Samnang, si ce n’est qu’il est né au Cambodge, tout près de l’endroit où Marguerite Duras a passé son enfance ; mais comment ne pas comprendre que dans ce texte, quelque chose l’a point, un détail infime a fait ce petit trou à partir duquel son devoir s’est construit, s’est comme étoilé : le souvenir des tamariniers.

J’hésite donc à écrire dans la marge ( pudeur ou petite paranoïa), cette annotation incongrue :  Où peut-on trouver des fruits du tamarinier ? mais je le lui demanderai de vive voix en lui rendant son devoir, d’ailleurs légèrement surnoté.