Ateliers de pratiques artistiques pour les élèves de 4ème et 3ème

Céline Baliki, professeur de lettres, Delphine Bachacou, chorégraphe, Maud Ivanoff, Comédienne, Joseph Rossetto, principal, Philippe Troyon, Cinéaste, Aurélie Turlet, comédienne, Claire Ledos et Claude Goiny, intervenantes.

Le projet que l’équipe  Une école de l’expérience  engage au collège Guy Flavien en 2011-2012, est à la fois ambitieux, exigeant et passionnant : nous allons porter au théâtre et au cinéma le mythe d’Antigone . Pour que cet atelier soit une vraie aventure, nous avons adapté pour la scène et pour l’écran la version écrite par le romancier Henry Bauchau qui a transformé l’Antigone de Sophocle en une épopée extraordinaire faite d’épreuves, de doutes, de joies et de déchirements. C’est une aventure intemporelle qui parle d’engagement, de don de soi, d’amour, de justice et d’injustices…

Voici la première chronique de cet atelier

Les Chemins de l’expérience

La poussière d’or

Quelqu’un a appelé  poussière d’or , les derniers rayons dorés qui viennent à nous d’un passé millénaire et expriment quelque chose de précieux qui a été détruit : tout ce que l’humanité en de milliers de formes diverses a patiemment construit et transmis pour donner un sens commun, une conscience commune, à la communauté humaine. Cette poussière n’est plus aujourd’hui qu’une lumière résiduelle, elle se transmet de moins en moins.

Dans un passé pas si lointain, la connaissance et la culture étaient posées comme les instruments permettant l’accès à la pleine humanité, à la continuité et à la compréhension du monde. C’est ce qui nourrissait les programmes transmis à l’école, la vie en société et la démocratie.

Aujourd’hui nous sommes dans un basculement de civilisation dont la principale conséquence est la dissociation de l’idée d’humanité d’avec la culture. On n’a plus besoin pour exister de connaître les grandes œuvres ni les valeurs qui ont permis aux civilisations de se développer. C’est comme si les gens s’accoutumaient progressivement à ne plus faire vivre en eux-même leur mémoire, leur histoire. Il manque aujourd’hui à la culture le sentiment de ce qui était avant, elle est privée d’oxygène.

L’une des raisons de cette évolution réside dans la primauté d’une vision purement technique et économique qui régit de plus en plus la vie publique. La culture elle même est une affaire de marché, elle est sous l’emprise croissante de l’argent et de la communication, du divertissement, elle colle aux goûts supposés du public. Elle n’est plus éducatrice. On a l’impression que notre société avance sans tête, sans pilote.

Apprendre à penser

L’école est prise dans ce mouvement de déculturation. De plus en plus, elle se réfère pour transmette et juger de la réussite d’un élève à une accumulation de savoir-faire censés définir les performances d’un élève ou la capacité à entrer dans un métier. Pourtant qui peut dire sérieusement que les compétences requises correspondent aux besoins d’éducation, d’expériences, d’exigence, qu’elles répondent à ce que sont réellement les enfants, à leur évolution et à l’opération complexe d’apprendre sur laquelle nous ne savons quasiment rien ? Comment les enfants parviennent-ils à entrer dans l’écrit, à analyser, à contextualiser, à comprendre, à reconstituer ? Pourquoi 20% n’y arrivent-ils pas ?

Nous constatons simplement que certains réussissent sans effort et que d’autres restent en panne.

La notion de compétence supplée aujourd’hui celle de connaissance : on peut acquérir des compétences par une accumulation d’exercices mécaniques, sans mettre en jeu la créativité et la pensée. Ce sont des savoirs qui n’auront pas pris les chemins de l’expérience et qui resteront extérieurs aux enfants.

Les enfants sont dévorés par les écrans, ils ont sans doute envie de savoir et peuvent accéder à toutes formes d’informations, mais ils n’ont pas vraiment envie d’apprendre. Ils sont le symbole d’une société qui a perdu le sens de la fonction véritable de la connaissance et de la curiosité. Comment ne pas être blasé, saturé par cet amas d’images à consommer qui leur semblent être ce que les adultes appellent  culture.

Comment faire ? Comment s’opposer au grand mouvement de déculturation et de désintellectualisation qui fait tant de ravage, jusque dans les évènements mêmes que nous vivons quotidiennement ?

L’école doit retrouver sa dimension humaniste. Elle doit apprendre à penser, c’est la façon de passionner les adolescents pour les cultures et pour les œuvres qui donnent un sens commun à leur présence. Elle doit les aider à mieux voir, à mieux comprendre, à maîtriser véritablement les connaissances qu’ils acquièrent. L’historien et philosophe Marcel Gaucher[1] écrit :  Dans le travail comme dans le reste de l’existence , c’est avec la pensée que l’on peut progresser, à tous les niveaux. La fonction de l’école , c’est tout simplement d’apprendre à penser, d’introduire à ce bonheur qu’est la maîtrise par l’esprit des choses que l’on fait, quelles qu’elles soient. C’est de très loin la démarche la plus efficace. L’illusion du moment est de croire qu’on obtiendra de meilleurs résultats pratiques en abandonnant cette dimension humaniste.

L’expérience de la création

Une des dernières poussières d’or qui nous est parvenue du fin fond des temps est restituée par le film  La grotte des rêves perdus [2], une œuvre de Werner Herzog. La grotte Chauvet découverte en 1994 est un sanctuaire fermé à tout jamais au public, mais le cinéaste allemand le plus explosif nous a livré une œuvre envoûtante : il a réussi l’exploit de filmer en 3D, les 400 peintures rupestres de cette grotte. Ce sont les plus anciennes du monde, puisqu’elles ont été peintes il y a 32000 ans. C’est fascinant, d’une beauté inouïe. La vision de ces chef-d’œuvres nous fait comprendre que le plus profond, le plus ancien témoignage de la conscience qu’a l’homme de sa présence énigmatique sur terre passe par la création. Et ce que désirent nous transmettre les  premiers morts  de notre espèce, jusque dans les croquis de Lascaux 15000 années plus tard, c’est leur pouvoir saisissant de création, montrant en même temps qu’il n’y pas de progrès dans l’art – et sans doute pas de progrès dans ce que nous appelons  la conscience humaine . Mais il y a une constante dans l’aventure humaine, c’est le besoin d’inventer, de créer pour exister… La construction culturelle de soi, le cheminement vers l’acquisition de sa propre personnalité passent par l’esprit de création, développée depuis les plus jeunes âges et plus particulièrement durant le passage de l’adolescence : une période de la vie où il est nécessaire de développer l’esprit de créativité pour que chaque adolescent parvienne à atteindre ce qu’il cherche : son propre être.

Le patrimoine culturel offre de prodigieuses occasions de se révéler et d’atteindre la pleine humanité. D’où l’importance de l’éducation artistique et culturelle que l’on enseigne à l’école, de façon transversale à toutes les disciplines. Mais il n’y a pas d’œuvre, sans pratique. Il ne s’agit pas seulement d’accéder aux œuvres, il faut que celles-ci  oeuvrent  comme le dit le philosophe Bernard Stiegler. Oui, il est très important que chacun soit confronté à des formes culturelles, artistiques, à tout un patrimoine littéraire et scientifique, à condition que chacun puisse se les réapproprier et les transformer. L’expérience véritable, vécue en tant que telle, est le seul vecteur d’une transmission dans laquelle l’enfant s’approprie le savoir..

Le projet Antigone

La création est impertinente

Dans les ateliers de pratiques artistiques, nous parlons de création partagée, d’appréhension individuelle et collective d’œuvres qui servent de supports à un cheminement d’expériences esthétiques où chacun a la possibilité de se mettre en situation à la fois de se penser, de se trouver et de se révéler.

Depuis trois ans, nous accordons dans cette quête d’expériences, une valeur première aux œuvres de l’antiquité grecque. Les Grecs rassemblaient vingt mille citoyens dans une arène pour parler des choses les plus importantes de la société, les plus dures, pour en parler avec des mots mais aussi avec de la danse, de la musique et de la poésie, pour en discuter ensuite. Le théâtre était au centre du débat, de la démocratie. Sophocle et Euripide affrontaient la morale ambiante avec leurs héroïnes et leurs héros qui luttaient pour un monde plus juste, mais aussi plus beau. La recherche de la beauté est une autre constante dans l’aventure humaine : comme ils l’avaient déjà si bien exprimé, il y a plus de trente mille ans dans les peintures de la grotte Chauvet, les hommes ont toujours eu besoin de quelque chose qui les transporte…

Mais la culture, l’art, sa pratique sont avant tout une source inépuisable d’interrogations, de leçons dans lesquelles nous pouvons puiser. Le théâtre grec tente de renverser le monde pour que l’on puisse vraiment le voir. Cette impertinence des auteurs antiques rend leurs œuvres intemporelles, elle nous pousse à mieux penser la société que nous vivons et à nous engager.

Stéphane Hessel[3] écrit que  La véritable création est impertinente. Elle n’est pas la reproduction de l’esthétique ancienne ni la sanctuarisation de la culture patrimoniale. L’art authentique est une création formelle qui modifie nos perceptions, déplace les codes esthétiques, voire politiques 

Remuer le sol de la conscience qu’on prend du monde

Il y a deux ans, nous avons créé  Les enfants d’Héraclès  d’après Euripide. Dans cette adaptation, les fondements du droit d’asile étaient présentés non seulement comme un droit moral – la protection des faibles- , mais aussi comme un principe fondateur de la démocratie.

Aujourd’hui c’est une autre héroïne intemporelle qui nous retient : Antigone. L’Antigone de Sophocle et celle d’Henry Bauchau que nous avons adaptées pour la scène et pour le cinéma. Après avoir suivi Œdipe pendant dix ans, Antigone repart pour Thèbes où Oedipe et Jocaste ont vécu la transgression jusqu’au désastre. Elle part parce que la guerre et le meurtre sont en marche entre Polynice et Etéocle, les frères ennemis, ses frères. A-t-elle vraiment l’espoir de les réconcilier ? Qu’importe, elle sait que c’est là qu’elle doit être, c’est là que son cœur bat et que se décide son destin. A Thèbes, elle va faire don d’elle-même pour les pauvres, les malades, les blessés de la guerre. Sa présence lumineuse, son cri vont traverser la ville, la transpercer. Antigone est une femme juste, intrépide, obstinée, au-delà du raisonnable. Elle va se battre, elle va essayer de réconcilier ses frères, pas parce que c’est une chose possible, mais la chose à faire. Après l’assaut final, elle luttera jusqu’à la mort contre le nouveau roi Créon, pour que le corps de Polynice ne soit pas abandonné aux chiens et aux vautours.

Antigone : « Je ne refuse pas les lois de la cité, ce sont des lois pour les vivants, elles ne peuvent s’imposer aux morts. Pour ceux- ci, il existe une autre loi qui est inscrite dans le corps des femmes. Tous nos corps sont nés d’une femme, ils ont été portés, soignés, aimés par elle. Une intime certitude assure aux femmes que ces corps, lorsque la vie les quitte, ont droit aux honneurs funèbres et à entrer à la fois dans l’oubli et l’infini respect. Nous savons cela. Nous le savons sans que nul ne l’enseigne ou l’ordonne. « 

Nous allons mettre en scène et à l’écran cette épopée, traversée d’épisodes extraordinaires où resplendissent la beauté des chevaux, l’éclat des armes dans  une suite d’épreuves, de doutes, de joies et de déchirements

Bauchau écrit à propos de son Antigone :  Antigone savait qu’elle allait affronter la mort. On voyait qu’elle aimait la vie et que son désir n’était pas de la perdre, mais de la donner. Elle la donnait. Elle me la donnait cette nuit même, elle libérait mon esprit et lui insufflait une énergie inconnue. Je découvrais que ma parole emprisonnée serait un jour délivrée par la sienne, par ses actes superbes, et soulevée par l’enthousiasme. 

Nous avons choisi l’épopée de Bauchau pour qu’Antigone insuffle la même force aux vingt-sept élèves de l’atelier et que son cri qui transperce Thèbes, continue à remuer le sol de la conscience qu’on prend du monde

Articuler le travail du corps de la danse et des mots

La plupart des 27 élèves de 4ème et 3ème de l’atelier n’ont jamais pratiqué le théâtre, la danse contemporaine, ils n’ont jamais fait de cinéma. Le théâtre est corps, le texte est destiné à prendre chair à travers la voix et le jeu des acteurs, il n’y a pas de pensée sans ce corps, sans cette présence physique, sensible et palpable qui permet au public de s’identifier aux personnages et de vivre par procuration les émotions exacerbées sur scène. Or ces élèves lorsqu’ils débutent l’atelier, ils sont comme paralysés, statiques, encore davantage lorsque les scènes sont parlées. Ils récitent. Ils perdent leur corps et leur présence quand advient la parole. Le texte les fige. Rares sont ceux qui manifestent d’emblée une énergie rayonnante, une présence physique indéniable.

Comment le texte agit-il en eux ? Quest-ce quil peut faire jaillir ? Comment circule-t-il dans le corps ? Comment se servir de ses appuis, de son centre ? Nous commençons durant les deux premiers mois à articuler le travail du corps, de la danse et des mots, en résonance, de façon à apprendre progressivement à relier la parole au corps, à l’organique et à parvenir progressivement à incarner les mots. Ce n’est qu’après que nous commençons à organiser le cheminement qui nous conduira sur la scène du Centre Dramatique National de Montreuil.

En plus de l’atelier qui a lieu tous les jeudi de 17h à 19h 15, deux stages d’immersion sont nécessaires, tant le projet est exigeant et difficile à mener à son terme.

Le voyage d’étude à Santorin

Le spectacle est composé d’une partie filmée qui intervient soit pendant que les acteurs sont sur scène, soit entre les scènes de théâtre. Cette partie est une prodigieuse ouverture sur le monde, sur l’histoire, elle permet de vivre l’épopée.

Pour mieux exprimer l’universalité du personnage d’Antigone, la partie cinématographique aura pour cadre l’île de Santorin, en Grèce, dont l’absolue beauté et les paysages volcaniques spectaculaires en font un endroit hors du monde. Nous serons à Santorin pour un voyage d’une semaine, fin avril. Ce n’est pas un voyage ordinaire, mais un voyage d’étude qui commence à Santorin et se poursuivra à Athènes où nous verrons sur les collines de l’Acropole, sur celles des muses et du Pnyx, les grands lieux de la civilisation grecque et de la démocratie.

Le voyage fait vivre aux élèves un moment d’intensité, d’ immédiateté sensible, par le biais de la parole, du théâtre et de la danse, filmés dans les lieux qui incarneront Thèbes : les deux magnifiques villages de IA, de Pyrgos, et les immenses plages volcaniques, noires et rouges dont les falaises sont sculptées comme des vagues.

Le voyage, c’est aussi la possibilité d’emprunter des chemins qui se perdent à l’horizon, sans être arrêtés par des limites trop conventionnelles. Les limites proviennent souvent de notre propre imagination. On peut emprunter au grand chorégraphe, Merce Cunningham, ces quelques mots prononcés pour ses danseurs :  La manière que nous avons de nous représenter une action comme possible ou impossible l’autorise ou l’entrave. La flexibilité de l’esprit ouvre un champ de possibles au danseur. C’est comme la vie : chaque matin, pour aller travailler, vous empruntez la même rue, et un jour, vous êtes obligé de passer par un autre chemin. Un autre monde s’ouvre, surprenant. Le corps met alors à jour des ressources insoupçonnées…

Il est passionnant d’aller chercher dans la source souterraine de chaque enfant ce qui peut l’amener au meilleur de lui-même. Mais pour cela, il faut lui laisser du temps pour rêver et pour créer. Les connaissances prennent véritablement sens quand nous permettons aux enfants de créer quelque chose et de trouver  leur musicalité

Nous verrons si cette musicalité pourra se faire matière dans l’aventure qui va nous porter durant une année.